Kinshasa : L’ombre d’un marché migratoire sur un État en fracture

À Kinshasa, la décision du gouvernement de la République Démocratique du Congo d’accueillir temporairement des migrants expulsés des États-Unis, dès avril, dans le cadre d’un accord bilatéral, déclenche une onde de choc politique. Le mouvement citoyen Lutte pour le changement (Lucha) dénonce une dérive stratégique : accueillir les rejetés d’ailleurs alors que l’État peine à protéger les siens, sur fond de crise sécuritaire, sociale et humanitaire persistante.

Un asile sous tension, ou l’hospitalité impossible

Kinshasa s’érige en terre d’accueil, mais sur un sol déjà fissuré. Pour la Lucha, cette décision relève d’un paradoxe brutal : « un État incapable de protéger ses citoyens ne peut prétendre accueillir ceux que d’autres rejettent ». Comme l’analysait Hannah Arendt, « le droit d’avoir des droits » reste conditionné par la solidité de l’État. Or ici, l’hospitalité se heurte à la fragilité structurelle.

Diplomatie ou marchandage : les dessous d’un pacte opaque

Derrière l’accord entre Kinshasa et Washington se dessine une mécanique plus trouble. La Lucha évoque un « marchandage opaque », symptôme d’une sous-traitance migratoire. Une logique que le politologue Achille Mbembe décrirait comme une externalisation des frontières : les puissances déplacent leurs contraintes vers des États plus vulnérables, redéfinissant les marges du monde.

Un peuple relégué dans l’ombre de ses propres urgences

Inondations, insécurité, absence d’eau potable, d’électricité, d’infrastructures : le tableau dressé est celui d’un pays sous pression interne constante. Dans ce contexte, accueillir devient un luxe politique. « Gouverner, c’est choisir », rappelait Pierre Mendès France. Et pour la Lucha, ce choix traduit une hiérarchie des priorités où les Congolais passent après les impératifs diplomatiques.

Kinshasa, nouvelle frontière invisible du monde

À l’image du partenariat entre le Rwanda et le Royaume-Uni, la RDC risque de devenir une zone de transit globalisée. Une frontière délocalisée. Zygmunt Bauman évoquait une modernité où « certains voyagent par choix, d’autres par nécessité » : ici, la RDC devient le point de chute de ces trajectoires contraintes.

Entre souveraineté revendiquée et dépendance implicite, Kinshasa avance sur une ligne de crête. Si le gouvernement assure qu’aucune charge financière ne pèsera sur le Trésor public, la charge politique, elle, est déjà palpable.

« Une nation ne peut offrir refuge au monde entier si elle vacille elle-même », semble avertir la Lucha en filigrane. Et dans cette tension, une vérité s’impose, tranchante : accueillir, c’est d’abord être debout. Comme l’écrivait Albert Camus, « la vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent ». À Kinshasa, le présent, lui, réclame encore justice.

Didier BOFATSHI

Actualite.cd / voltefaceinfos7.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *