Les coulisses d’une guerre qui consume l’État

Kinshasa, 30 avril 2026. Des communications militaires interceptées par l’ennemi. Des soldats fantômes dans les registres. Des officiers accusés d’abandon de poste. Des groupes armés alliés devenus incontrôlables. Et une armée sans doctrine adaptée à la guerre moderne. Selon des informations consultées sur Radio France Internationale par la rédaction de Voltefaceinfos7.com, deux rapports distincts du Parlement congolais établis en 2025 par l’Assemblée nationale et le Sénat après des auditions de plusieurs ministres dressent un tableau vertigineux des failles internes des Forces armées de la RDC dans la guerre qui ravage l’Est du pays.
Dans ces documents officiels, les autorités elles-mêmes reconnaissent des vulnérabilités sécuritaires majeures, au moment où les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri restent secouées par les offensives de l’AFC/M23, des ADF et des groupes armés locaux. Derrière les lignes du rapport, c’est moins une simple crise militaire qu’une fracture profonde de l’État congolais qui apparaît.
Les radios du front parlent à l’ennemi
Le choc est venu des propres aveux du ministre de la Défense, Guy Kabombo Muadiamvita. Devant les députés nationaux, en décembre 2025, il a reconnu que les communications des unités FARDC engagées au front sont parfois interceptées et décryptées par l’ennemi. « L’ennemi arrive à décrypter les échanges des messages opérationnels entre les différentes chaînes de commandement », a-t-il admis.
Dans une guerre désormais dominée par la technologie, ce constat agit comme une déflagration. Il révèle une armée qui combat parfois à découvert, dans un espace informationnel où chaque message peut devenir une cible. Le stratège chinois Sun Tzu écrivait dans L’Art de la guerre : « Toute guerre est fondée sur la tromperie. » À l’Est de la RDC, la bataille des armes semble désormais doublée d’une guerre invisible : celle des fréquences, des interceptions et du renseignement.
Les parlementaires parlent eux-mêmes d’une logistique militaire « non adaptée aux nouvelles technologies ». Le gouvernement évoque des partenariats étrangers pour acquérir de nouveaux systèmes de communication et rêve encore de satellites nationaux qui n’existent pas. Dans les collines du Kivu, la guerre du XXIe siècle percute de plein fouet une armée aux infrastructures parfois héritées d’un autre âge.
L’armée des ombres et des chiffres fantômes
Les rapports parlementaires dévoilent aussi une autre hémorragie : celle des effectifs. Officiellement, les FARDC comptent plus de 268 000 militaires. Mais devant l’Assemblée nationale, le ministre de la Défense a reconnu l’existence d’écarts considérables entre les chiffres déclarés et les soldats réellement présents sur les lignes de front.
Autrement dit : des militaires existent sur le papier, mais disparaissent dans la réalité opérationnelle. Cette mécanique opaque réveille le spectre des « soldats fantômes », vieille gangrène des armées fragilisées par la corruption et les détournements. Pendant ce temps, des unités restent immobilisées durant des années sans relève.
Le Parlement parle d’une « sédentarisation des troupes ». Derrière cette formule administrative se cache une réalité plus brutale : l’épuisement humain. Des hommes abandonnés sur des lignes de feu permanentes. Des soldats usés par une guerre sans horizon clair.
Le philosophe allemand Max Weber définissait l’État comme « le détenteur du monopole de la violence légitime ». Mais dans plusieurs zones de l’Est, ce monopole paraît fragmenté, dispersé, rongé par les milices, les supplétifs et les loyautés mouvantes.
Les Wazalendo, entre patriotisme et chaos
C’est l’une des révélations les plus sensibles des rapports consultés par RFI : les autorités reconnaissent elles-mêmes des affrontements entre les FARDC et certains groupes Wazalendo pourtant engagés aux côtés de l’armée. Le ministre de la Défense distingue « les vrais patriotes » des « faux patriotes à la solde de l’ennemi ».
À Walikale, selon les déclarations reprises dans le rapport sénatorial, des combattants alliés auraient même retourné leurs armes contre les forces loyalistes. Le paradoxe devient vertigineux : l’État combat l’ennemi avec des forces qui peuvent parfois devenir elles-mêmes une menace.
Dans certaines zones encore sous contrôle gouvernemental au Sud-Kivu, les sénateurs parlent d’« ingouvernabilité » à cause de l’emprise grandissante des Wazalendo sur les structures locales. Cette phrase résonne comme un signal d’alarme institutionnel. Le politologue camerounais Achille Mbembe écrivait que « la guerre finit parfois par devenir un système de gouvernement ». À l’Est de la RDC, cette frontière semble de plus en plus floue.
Le grand silence des taupes et des politiciens
Au cœur des rapports surgit enfin un mot lourd de soupçons : « taupes ». Les parlementaires évoquent une présence probable d’infiltrés dans les services de renseignement. Le Sénat parle même « d’inefficacité des services de renseignements » qui exposerait les troupes au feu ennemi. Mais l’ombre la plus inquiétante reste peut-être politique.
Lors des auditions, des députés ont explicitement évoqué une possible « complicité des politiciens dans la guerre » au Nord-Kivu et au Sud-Kivu. La question apparaît dans les procès-verbaux. Aucune réponse détaillée n’a été fournie.
Ce silence pèse lourd. Car derrière les revers militaires, une interrogation traverse désormais les institutions congolaises : la guerre ne prospère-t-elle que grâce aux ennemis extérieurs, ou aussi à travers des intérêts internes nourris par l’économie du conflit ? Le général et écrivain Charles de Gaulle avertissait dans Le Fil de l’épée : « L’autorité ne va pas sans prestige. »
Or aujourd’hui, à l’Est de la RDC, ce prestige semble se fissurer sous les coups conjoints des défaites militaires, des soupçons d’infiltration et des fragilités structurelles de l’État.
Le vertige d’un État face à lui-même
Ces rapports parlementaires ne racontent pas seulement la guerre. Ils racontent un pays confronté à ses propres failles. Absence de doctrine militaire adaptée. Loi de programmation militaire faiblement appliquée. Casernes insuffisantes depuis l’indépendance. Services psychologiques quasi inexistants. Coordination stratégique défaillante.
Le diagnostic dépasse désormais le champ sécuritaire. Il touche à la souveraineté même de l’État congolais. L’écrivain Albert Camus disait : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Pour la première fois depuis longtemps, les institutions congolaises semblent avoir nommé publiquement certaines de leurs fractures les plus profondes.
Reste une question suspendue au-dessus des montagnes du Kivu : le pays transformera-t-il ces aveux en réforme réelle, ou ces rapports rejoindront-ils les archives silencieuses des crises oubliées ? Et pendant que Kinshasa cherche encore des réponses, l’Est continue de brûler lentement, tragiquement comme si la guerre avait fini par apprendre à vivre au cœur même de l’État.
Didier BOFATSHI
