Venezuela, le cri des ventres vides : Quand le salaire devient une révolte

À Caracas, le 9 avril 2026, des milliers de travailleurs, enseignants et retraités ont tenté de marcher vers le palais de Miraflores pour exiger une revalorisation des salaires, alors que le salaire minimum reste proche de 0,27 dollar mensuel. La police a dispersé la mobilisation à coups de gaz lacrymogènes. Dans un pays où l’inflation dépasse les 600 % et où le coût d’un panier alimentaire excède largement les revenus moyens, la contestation sociale s’intensifie malgré les blocages sécuritaires. L’enjeu dépasse la seule question salariale : il s’agit d’un affrontement entre survie sociale et modèle économique sous tension.

L’État de minuit

Le Venezuela vit dans une économie de pénombre, où le salaire minimum environ 130 bolivars, soit quelques centimes est devenu un symbole d’effondrement monétaire. Même les ajustements annoncés restent flous et différés. Comme l’a souligné la Banque mondiale dans ses analyses des économies hyperinflationnistes, lorsque la monnaie perd sa fonction de réserve de valeur, « le contrat social se désagrège dans la vie quotidienne ». Ici, la crise économique n’est plus un cycle : elle est un état permanent.

Les rues en surchauffe

La mobilisation du 9 avril s’inscrit dans une séquence de colère diffuse mais récurrente. Les manifestants dénoncent un système où, selon leurs mots, “travailler ne nourrit plus”. La confrontation avec les forces de l’ordre illustre une tension classique des régimes en crise sociale : la rue devient le seul espace de négociation visible.

Charles Tilly rappelait que « les protestations naissent lorsque les promesses institutionnelles ne sont plus crédibles ». À Caracas, cette crédibilité semble fracturée, entre annonces de hausses “responsables” et réalité d’une pauvreté structurelle.

Le salaire comme langage politique

Dans ce contexte, la revendication salariale dépasse l’économie. Elle devient langage politique total. Comme l’écrivait Karl Polanyi, « la désintégration du marché du travail entraîne une réaction sociale de protection ». Ici, cette réaction prend la forme de marches répétées vers Miraflores.

Le discours officiel invoque la prudence face à l’inflation, mais les manifestants y lisent une dissimulation. Ernesto Laclau permet d’interpréter cette dynamique : la revendication salariale devient un “signifiant vide” qui agrège toutes les frustrations sociales.

L’ombre du pouvoir

Le gouvernement de Delcy Rodríguez tente de concilier réforme et stabilisation, promettant une hausse future des revenus sans chiffres précis. Mais la temporalité différée nourrit la défiance. Comme l’écrivait Pierre Bourdieu, « la confiance est un capital fragile qui se perd plus vite qu’il ne se reconstruit ».

Dans les rues de Caracas, le salaire n’est plus seulement une variable économique : il est devenu une mesure de dignité. Et dans cette équation explosive, une vérité politique s’impose, brutale et persistante : « Quand le travail ne permet plus de vivre, la rue devient le dernier bulletin de vote. »

Comme le résumait Albert Hirschman, « la parole précède la sortie ». Au Venezuela, elle semble désormais avoir cédé la place au bruit des rues.

Didier BOFATSHI

RFI / VFI7, voltefaceinfos7.com

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