
Au Pérou, la présidentielle du 12 avril se déroule dans un climat de confusion politique aiguë, marqué par une instabilité chronique : huit chefs d’État se sont succédé en dix ans, entre destitutions, démissions et crises institutionnelles. Près de 35 candidats sont en lice, tandis qu’un électeur sur cinq restent indécis. Dans ce pays andin, la campagne s’est muée en théâtre de ruptures politiques, de populismes concurrents et de mise en scène médiatique. L’enjeu central : restaurer une stabilité dans un système où l’État semble gouverner sa propre fragilité.
L’État fêlé
Entre 2016 et 2026, le Pérou a connu une instabilité politique exceptionnelle : huit présidents se sont succédé en dix ans, dans un enchaînement de destitutions, démissions et intérims. Cette rotation accélérée du pouvoir illustre ce que Juan Linz décrivait comme la fragilité structurelle du présidentialisme lorsque les institutions cessent de coopérer. Ici, l’État ne chute plus : il tourne sur lui-même, prisonnier de sa propre mécanique de crise.
Le peuple éclaté
Scott Mainwaring analyse les systèmes de partis faibles comme des architectures sans ossature. Au Pérou, cette faiblesse se traduit par une fragmentation extrême de l’offre électorale et une indécision massive. Le vote ne structure plus une adhésion, il exprime une errance politique. L’électeur devient mobile, volatil, suspendu entre des figures concurrentes sans ancrage durable.
Le théâtre des visages
Dans cette démocratie d’audience décrite par Bernard Manin, les programmes s’effacent derrière les personnalités. L’humoriste Carlos Álvarez ou le candidat Rafael López Aliaga incarnent cette politique-spectacle où la performance supplante la proposition. Ernesto Laclau y verrait une construction discursive du “peuple” opposé aux élites, transformant la campagne en récit émotionnel plus qu’en débat programmatique.
Le bruit des urnes
Maxwell McCombs rappelle que les médias ne dictent pas les opinions, mais les priorités. Dans cette campagne, ils amplifient la conflictualité et réduisent la lisibilité des choix. Gary Cox évoquerait ici une défaillance de coordination électorale : trop de candidats, trop peu de clivages clairs, trop d’incertitude. Le vote devient réaction plus que décision.
Dans cette démocratie saturée de voix et pauvre en repères, le Pérou ne choisit pas seulement un président : il tente de reconstruire un langage commun du politique. Comme l’écrivait Alexis de Tocqueville, « les sociétés se désagrègent moins par manque de pouvoir que par épuisement de la confiance ». Et peut-être est-ce là le drame silencieux du Pérou : un pays qui vote intensément, mais doute de plus en plus de ce que voter signifie.
Didier BOFATSHI
RFI / VFI7, voltefaceinfos7.com