
À Kigali, au Rwanda, des milliers de participants ont pris part à la 32e marche annuelle du souvenir « Kwibuka », organisée le 7 avril 2026, au mémorial national de Gisozi puis vers le BK Arena, dans le cadre des commémorations du génocide perpétré contre les Tutsis en 1994. Cette période de recueillement de 100 jours honore plus de 800 000 victimes. Portée par des témoignages de survivants et de jeunes générations, la marche « pour ne jamais oublier » s’inscrit dans un devoir de mémoire national, mais aussi dans un contexte régional marqué par des tensions persistantes entre le Rwanda et la RDC, où les perceptions de sécurité, de puissance et de responsabilité restent profondément disputées.
Le silence qui pèse les frontières
Dans les rues de Kigali, le silence n’est pas absence : il est langage. Des milliers de pas alignés, une mémoire collective en procession. « Kwibuka », se souvenir, devient plus qu’un mot une architecture morale. Comme l’écrivait Pierre Nora, « la mémoire est un absolu, l’histoire une représentation ». Sous les bougies du BK Arena, la nation se recueille, mais le monde observe autre chose : une mémoire qui déborde les frontières et se heurte aux lectures géopolitiques concurrentes.
Le pouvoir des ombres et des États
Dans l’arrière-plan régional, les récits se télescopent. Les tensions entre Kigali et Kinshasa s’inscrivent dans ce que Hans Morgenthau appelait « la lutte pour le pouvoir déguisée en morale ». Ici, la mémoire devient aussi langage diplomatique.
Les accusations de comportements expansionnistes attribués au Rwanda s’insèrent dans une logique plus large de sécurité régionale instable, où chaque État lit l’autre comme menace potentielle. Kenneth Waltz rappelait : « Dans l’anarchie internationale, la survie est la première loi. »
Les institutions face au vertige
Entre les capitales, les institutions tentent de contenir l’incendie. Mais les mécanismes régionaux apparaissent fragiles, souvent débordés par la réalité du terrain. Pour Robert Keohane, « les institutions existent pour réduire l’incertitude », mais ici, elles semblent parfois la refléter. La marche, elle, agit comme un miroir : elle expose autant les blessures du passé que les limites du présent diplomatique.
Mémoire en armes douces
Au cœur du rituel, une autre bataille se joue : celle des récits. Alexander Wendt l’avait formulé sans détour : « L’anarchie est ce que les États en font. » À Kigali, la mémoire devient identité, transmission, survie symbolique. Mais ailleurs, elle est aussi lue comme levier politique, instrument de lecture du présent. Ainsi, le souvenir ne flotte pas : il agit. Il structure, il oppose, il relie.
La mémoire comme frontière invisible
Entre recueillement et géopolitique, Kwibuka rappelle une vérité brute : les nations ne se souviennent jamais seules. Comme le disait George Santayana, « ceux qui ne peuvent se souvenir du passé sont condamnés à le répéter ». Et peut-être que, dans le silence des bougies de Kigali, une autre vérité persiste, plus tranchante encore : la mémoire n’apaise pas toujours le monde parfois, elle le reconfigure.
Didier BOFATSHI / VF7, voltefaceinfos7.com