Le pays face à son miroir

La République démocratique du Congo maintient son deuxième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH-2) malgré l’insécurité persistante dans plusieurs territoires du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Réunis jeudi dernier à Kinshasa, le ministre d’État au Plan, Guylain Nyembo, et le représentant de l’UNFPA ont confirmé le recours éventuel à des méthodes hybrides afin de couvrir l’ensemble du pays. Une opération de 192 millions de dollars qui place l’État devant un dilemme : attendre la paix ou avancer avec des données nécessairement imparfaites.

Le recensement RDC entre dans une phase déterminante. Après plusieurs décennies sans données démographiques actualisées, le gouvernement veut enfin doter le pays d’un instrument statistique capable d’orienter les politiques publiques et la planification du développement.

Selon des informations consultées sur la page officielle de la Présidence congolaise, l’exécutif considère cette opération comme une priorité stratégique de souveraineté et de gouvernance.

Les cartes sous les nuages

Jeudi dernier à Kinshasa, l’Institut national de la statistique (INS) a indiqué qu’il privilégiait toujours un recensement classique, effectué ménage par ménage.

Toutefois, les réalités sécuritaires dans l’Est imposent un plan alternatif. En cas d’impossibilité d’accès, l’INS prévoit de recourir à une combinaison de données de terrain, d’imagerie satellitaire et d’outils statistiques validés par les Nations unies.

Ces méthodes ont déjà été utilisées dans des contextes de guerre, notamment en Afghanistan et en Irak.

L’imperfection comme nécessité

Aucun recensement n’est totalement exact.

Même dans les pays stables, les statisticiens font face à des omissions, à des erreurs de couverture ou à des difficultés logistiques. Dans le cas congolais, les déplacements massifs de populations et l’existence de zones sous contrôle de l’AFC-M23 rendent l’exercice encore plus complexe.

L’enjeu n’est donc pas d’obtenir des chiffres parfaits, mais des données suffisamment fiables pour guider l’action publique.

« Gouverner, c’est prévoir », écrivait Auguste Comte. Or, prévoir sans données revient à naviguer dans l’obscurité.

L’absence de statistiques précises constitue elle-même un risque pour la gouvernance, la répartition des ressources et les investissements publics.

Entre souveraineté et pragmatisme

Le RGPH-2 révèle ainsi les paradoxes de la RDC contemporaine.

D’un côté, l’État cherche à réaffirmer sa présence sur l’ensemble du territoire national. De l’autre, il doit composer avec une réalité sécuritaire qui limite encore son accès à certaines régions.

Le recours aux méthodes hybrides apparaît dès lors comme un compromis entre l’idéal statistique et les contraintes du terrain.

Le philosophe Edgar Morin rappelait que « la connaissance navigue dans un océan d’incertitudes ». Cette réflexion trouve ici toute sa pertinence.

Le véritable défi sera moins de produire des chiffres que d’assumer leurs limites méthodologiques avec transparence.

Car la crédibilité du recensement dépendra aussi de la capacité des institutions à expliquer les marges d’erreur et les difficultés rencontrées.

Le pays qui cherche son visage

Estimée à 192 millions de dollars sur trois ans, l’opération bénéficie déjà de l’appui de plusieurs partenaires internationaux, dont la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, l’UNFPA et l’UNICEF.

Au-delà des chiffres, le recensement constitue un exercice de connaissance nationale.

Compter la population, c’est également mesurer les transformations provoquées par les conflits, l’urbanisation et les migrations internes.

Comme l’affirmait le statisticien George Box, « tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles ».

Le recensement RDC s’inscrit précisément dans cette logique. Il ne produira sans doute pas une photographie parfaite du pays. Il pourrait néanmoins offrir la base statistique la plus solide dont la RDC dispose depuis plusieurs décennies.

Reste désormais une question essentielle : dans un pays encore traversé par les secousses de la guerre, ces chiffres permettront-ils de mieux gouverner, ou révéleront-ils simplement l’ampleur des fractures nationales ?

Comme l’écrivait Paul Ricœur, comprendre une société consiste d’abord à apprendre à se comprendre elle-même. La RDC tente aujourd’hui cet exercice délicat : se regarder dans le miroir des chiffres, alors même que certaines de ses frontières intérieures demeurent encore brouillées par le bruit des armes.

Liens internes suggérés :

  • Est de la RDC : évolution de la situation sécuritaire.
  • Dialogue national inclusif : quels enjeux pour la cohésion nationale ?
  • Gouvernance publique et statistiques en RDC : un retard historique.

 

Didier BOFATSHI

Jésus-Christ t’aime

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *