Compter sous le fracas des armes

La République Démocratique du Congo maintient son deuxième Recensement général de la population et de l’habitat malgré l’impossibilité d’accéder à plusieurs territoires du Nord-Kivu et du Sud-Kivu contrôlés par l’AFC-M23. Jeudi dernier à Kinshasa, le gouvernement et l’UNFPA ont confirmé le recours éventuel à des méthodes hybrides afin de couvrir l’ensemble du territoire. Une ambition stratégique estimée à 192 millions de dollars, mais qui soulève déjà des interrogations sur la fiabilité des données et la portée réelle de l’exercice.

Le recensement RDC s’annonce comme l’un des projets institutionnels les plus ambitieux des dernières décennies. Toutefois, la guerre dans l’Est impose ses propres frontières et rappelle les limites de l’autorité de l’État.

Selon les informations consultées sur la page officielle de la Présidence congolaise, Kinshasa considère cette opération comme une priorité nationale destinée à améliorer la planification du développement et la gouvernance publique.

Les cartes déchirées de la nation

Jeudi dernier, lors d’une séance académique organisée à Kinshasa par le ministère du Plan et le Fonds des Nations unies pour la population, l’Institut national de la statistique (INS) a indiqué qu’il pourrait recourir à un recensement hybride, fondé notamment sur l’imagerie satellitaire.

L’objectif demeure un dénombrement classique, ménage par ménage. Cependant, les autorités reconnaissent que certaines zones demeurent difficilement accessibles en raison de l’insécurité persistante.

L’expérience de pays comme l’Afghanistan ou l’Irak est ainsi invoquée pour justifier cette approche.

L’ombre des chiffres absents

Le principal défi reste néanmoins la crédibilité statistique.

Les images satellitaires permettent d’identifier des habitations et des densités humaines. En revanche, elles ne renseignent ni sur les déplacements massifs de populations, ni sur les retours de déplacés, ni sur les transformations démographiques provoquées par plusieurs années de conflit.

Des centaines de milliers de personnes ont quitté leurs villages. D’autres vivent dans des sites de déplacés ou ont traversé les frontières. Dans un tel contexte, établir une photographie précise de la population devient un exercice particulièrement complexe.

« Ce qui ne se compte pas ne compte pas », rappelle une formule souvent citée dans les milieux du développement. Encore faut-il que les chiffres produits reflètent effectivement la réalité du terrain.

La souveraineté face au réel

Au-delà des données, le recensement révèle une tension plus profonde.

D’un côté, Kinshasa affirme sa souveraineté sur l’ensemble du territoire national. De l’autre, l’existence d’administrations parallèles dans certaines zones de l’Est rappelle les contraintes imposées par la situation sécuritaire.

Le sociologue Max Weber définissait l’État comme l’entité détenant le monopole de la violence légitime sur un territoire. Or, la fragmentation sécuritaire actuelle interroge indirectement cette capacité d’exercice effectif de l’autorité publique.

Le recensement devient ainsi plus qu’une opération technique. Il se transforme en révélateur de la relation entre souveraineté juridique et contrôle réel du territoire.

Le prix d’une photographie nationale

L’opération est évaluée à 192 millions de dollars sur trois ans.

Le gouvernement a déjà mobilisé une partie des financements avec l’appui de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement, de l’UNFPA et de l’UNICEF.

Toutefois, dans un pays confronté à d’importants défis humanitaires, sociaux et sécuritaires, certains observateurs s’interrogent sur les priorités budgétaires et sur la capacité future de l’État à traduire ces données en politiques publiques concrètes.

Car l’enjeu dépasse la production de statistiques.

Comme l’écrivait Michel Foucault, « savoir et pouvoir s’impliquent directement ». Connaître sa population constitue l’une des premières expressions de la puissance administrative.

Mais compter un pays en guerre demeure un exercice fragile.

Le recensement RDC apparaît dès lors comme un pari institutionnel. Il vise à donner un visage statistique à une nation en mouvement, tout en rappelant qu’entre les cartes officielles et les réalités du terrain subsistent encore de profondes lignes de fracture.

À terme, la question essentielle restera entière : les chiffres pourront-ils saisir toute la complexité d’un pays dont certaines régions vivent encore au rythme des armes ? Comme le soulignait Fernand Braudel, « les événements sont de la poussière ». Derrière les données démographiques se joue peut-être une interrogation plus fondamentale : celle de la capacité de l’État à embrasser pleinement sa propre géographie.

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Didier BOFATSHI

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