Les marchés sourient, le peuple attend

Entre eurobond historique, inflation contenue et franc stabilisé, le gouverneur de la Banque centrale du Congo, André Wameso, a défendu mardi 28 avril à Kinshasa l’image d’une RDC économiquement crédible et rassurante pour les marchés internationaux. Derrière les indicateurs “au vert”, une autre réalité persiste pourtant : celle d’une population qui attend encore que cette stabilité descende jusque dans les foyers, les assiettes et les revenus quotidiens. Information consultée sur Ouragan par la rédaction de Voltefaceinfos7.com.
Le franc danse, les marchés applaudissent
À Kinshasa, le discours se veut offensif. Presque triomphal.
Face à la presse, mardi 28 avril, le gouverneur de la Banque centrale du Congo, André Wameso, déroule les chiffres comme des trophées monétaires : croissance estimée à 5,8 %, inflation annuelle à 2,36 %, réserves internationales évaluées à 3,7 milliards de dollars, stabilité du taux de change après l’appréciation du franc congolais observée en 2025.
« Aujourd’hui, notre économie est stable et les indicateurs sont au vert », affirme-t-il lors d’un briefing organisé aux côtés du ministre de la Communication, Patrick Muyaya. Le cœur du message est ailleurs : convaincre que la RDC cesse progressivement d’être perçue comme un risque permanent.
Dans cette bataille de crédibilité, l’émission du premier eurobond congolais devient un symbole politique autant qu’économique. Kinshasa a levé 1,25 milliard de dollars sur les marchés internationaux. Pour la Banque centrale, ce succès dépasse la simple question financière. « Les marchés financiers se projettent vers la République démocratique du Congo sur 5 ans, sur 10 ans », insiste Wameso.
Une phrase lourde de signification.
Car en finance internationale, la confiance vaut parfois davantage que les capitaux eux-mêmes. L’économiste John Maynard Keynes rappelait que : « Les marchés peuvent rester irrationnels plus longtemps que vous ne pouvez rester solvable. » Derrière l’euphorie des chiffres, cette citation agit comme un avertissement silencieux : la confiance des investisseurs reste fragile dans un pays encore traversé par les secousses sécuritaires et politiques.
Les chiffres verts, les ventres gris
Mais la stabilité macroéconomique ne nourrit pas automatiquement les ménages. C’est toute l’ambiguïté du moment congolais. Pour illustrer les effets positifs du franc stabilisé, le gouverneur évoque le cas d’un couple payé en monnaie locale, dont le loyer exprimé en dollars aurait diminué de près de 140 000 francs congolais par mois grâce à l’appréciation de la devise nationale.
Le récit est précis. Presque pédagogique. Mais il révèle aussi une vérité implicite : le pouvoir sait que la population juge l’économie non à travers les statistiques, mais à travers le prix du transport, du pain, du carburant ou du loyer.
La RDC vit désormais ce paradoxe moderne de plusieurs économies africaines : les institutions financières saluent les performances macroéconomiques pendant que la rue continue de ressentir la fatigue sociale. Le philosophe et économiste Amartya Sen écrivait : « Le développement consiste à élargir les libertés réelles dont jouissent les individus. »
Autrement dit, la croissance n’a de sens que lorsqu’elle devient palpable dans la vie quotidienne. Or, dans une grande partie du pays, chômage, informalité et précarité continuent de dominer le paysage social. Les indicateurs progressent. Le vécu populaire, lui, avance plus lentement.
L’eurobond ou la vitrine du pouvoir
Le succès de l’eurobond congolais agit aussi comme une opération d’image. À travers cette émission obligataire, Kinshasa cherche à envoyer un message aux bailleurs, aux investisseurs et aux partenaires internationaux : la RDC veut désormais apparaître comme un État solvable, fréquentable, capable d’inspirer confiance sur le long terme.
Cette stratégie dépasse le champ économique. Elle touche à la géopolitique, à la réputation et à la compétition régionale. Dans un contexte marqué par les tensions sécuritaires dans l’Est, l’État tente de produire des signaux de stabilité pour rassurer les marchés internationaux.
L’historien et philosophe Achille Mbembe observait que : « En Afrique, l’État moderne cherche souvent à produire des signes de puissance avant de produire une redistribution réelle de prospérité. » Cette phrase résonne puissamment dans le contexte actuel. Car derrière les annonces financières, une question demeure suspendue : cette stabilité profitera-t-elle réellement à la majorité des Congolais ou restera-t-elle confinée aux sphères macroéconomiques et institutionnelles ?
Le pays réel attend encore
Dans son intervention, Wameso insiste également sur le rôle de la jeunesse et de la digitalisation, notamment à travers le mobile money, présenté comme un moteur potentiel d’inclusion financière. Le message est clair : la transformation économique de la RDC passera par la technologie et la bancarisation numérique.
Mais là encore, le contraste persiste entre ambition et réalité.
Car une partie importante de la population reste encore éloignée des circuits financiers classiques, coincée dans une économie informelle qui absorbe les fragilités de l’État autant qu’elle révèle ses limites. La stabilité économique ressemble alors à une lumière visible au sommet des institutions… mais encore lointaine dans les quartiers populaires.
« Les marchés ne voient pas de perturbations dans les dix années qui viennent », assure le gouverneur. La rue congolaise, elle, continue surtout d’attendre des perturbations positives dans le quotidien immédiat. Et comme l’écrivait Albert Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » En RDC, le défi n’est plus seulement de proclamer la stabilité. Il est désormais de la rendre visible dans les vies ordinaires, là où les chiffres cessent d’être des promesses pour devenir enfin des réalités.
Didier BOFATSHI
Ouragan / VFI7

