Kinshasa sous le choc
La Haute Cour militaire de la République Démocratique du Congo a requis jeudi 7 mai à Kinshasa la servitude pénale à perpétuité contre le lieutenant-général Philémon Yav Irung, ancien commandant de la 3ᵉ zone de défense, poursuivi pour trahison et incitation des militaires à commettre des actes contraires au devoir et à la discipline militaire. Au cœur du dossier : un présumé message attribué au général rwandais James Kabarebe, jamais présenté publiquement devant la Cour selon la défense, qui dénonce un « complot » interne sur fond de guerre dans l’Est du pays. L’affaire a été renvoyée au 12 mai pour la poursuite des plaidoiries.
« Nous demandons à la Haute Cour militaire de dire établies, en fait comme en droit, les infractions de trahison et d’incitation des militaires à commettre des actes contraires au devoir et à la discipline », a déclaré l’auditeur général des FARDC, le lieutenant-général Likulia Bakumi Lucien-René, en sollicitant l’application de la peine la plus lourde prévue par le Code pénal militaire.
La preuve qui manque
Le dossier repose principalement sur un message que le général Peter Chirimwani aurait découvert dans le téléphone de Philémon Yav. Selon le ministère public, ce message aurait été envoyé par le général rwandais James Kabarebe et constituerait une preuve de trahison.
Mais la défense affirme que cette pièce essentielle n’a jamais été produite devant les juges. « Notre client a été arrêté et privé de sa liberté sur la base de simples rumeurs », a soutenu maître Carlos Ngwapitshi, membre du collectif des avocats du prévenu.
Cette absence présumée de preuve matérielle nourrit les critiques autour de la solidité du dossier judiciaire, alors que les accusations portent sur l’une des infractions les plus graves du droit militaire congolais. Le philosophe Montesquieu écrivait : « Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous. » Dans un contexte de guerre et de forte tension sécuritaire, la crédibilité de la justice militaire apparaît plus que jamais sous surveillance.
Les fractures de l’armée
Au-delà des accusations de trahison, l’affaire révèle les tensions qui traversent le haut commandement militaire congolais. La défense du général Yav évoque un règlement de comptes entre officiers, lié aux opérations militaires dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, en pleine offensive de l’AFC/M23 soutenue par le Rwanda selon Kinshasa.
Le ministère public accuse également l’ancien commandant de la 3ᵉ zone de défense d’avoir demandé au général de brigade Evariste Mwehu Lumbu, alors responsable du secteur opérationnel Sukola II Sud, de limiter son engagement militaire sur le front.
Selon l’accusation, Philémon Yav aurait déclaré qu’en cas de victoire militaire, le mérite reviendrait aux « Bangala », en référence au gouverneur militaire du Nord-Kivu, Constant Ndima. Ces éléments exposent les rivalités, les frustrations et les lignes de fracture qui persistent au sein des FARDC dans un contexte de guerre prolongée dans l’Est du pays.
Une justice face à l’Histoire
Le procès dépasse désormais le cadre individuel du général Philémon Yav. Il pose la question de la capacité des institutions congolaises à juger avec rigueur des affaires touchant à la sécurité nationale. Dans l’opinion publique, le nom du général James Kabarebe ravive les blessures historiques des conflits entre la RDC et le Rwanda. L’accusation de trahison prend ainsi une dimension politique, militaire et symbolique particulièrement sensible.
Pierre Bourdieu rappelait que « le pouvoir symbolique est un pouvoir de faire voir et de faire croire ». Entre les accusations du parquet et la thèse du complot avancée par la défense, deux récits s’affrontent désormais devant la Haute Cour militaire.
L’audience du 12 mai prochain sera donc décisive. Car derrière le sort judiciaire d’un général, c’est aussi l’image de la justice militaire congolaise qui se retrouve exposée à l’épreuve des faits. Et dans les couloirs silencieux de la Haute Cour militaire, cette phrase d’Albert Camus semble planer comme une ombre : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »
Didier BOFATSHI

