Annonce stratégique à Nairobi
La France va mobiliser 100 millions d’euros pour le déploiement de la fibre optique en République démocratique du Congo, avec l’objectif de construire plus de 10 000 km de réseau et de connecter environ 30 millions de personnes à Internet à coût réduit, selon une tribune publiée le 8 mai 2026 par l’ambassadeur de France en RDC, Rémi Maréchaux.
Cette initiative s’inscrit dans un ensemble de financements complémentaires incluant 15 millions d’euros pour l’enseignement supérieur et 12 millions d’euros pour l’entrepreneuriat féminin, à la veille du Africa Forward Summit, prévu les 11 et 12 mai 2026 à Nairobi. Le programme vise à moderniser les infrastructures numériques, renforcer la formation scientifique et soutenir l’économie des femmes entrepreneures dans plusieurs provinces congolaises.
Fibre et puissance
Le cœur du projet est numérique, mais son sous-texte est stratégique : recâbler un territoire vaste, encore marqué par une faible connectivité, dans un contexte de forte compétition internationale sur les infrastructures africaines.
« Nous soutenons l’accélération de la transformation numérique en RDC », souligne l’ambassadeur français, évoquant une modernisation des services publics et des réseaux. Derrière les chiffres, une réalité géopolitique s’impose : la maîtrise des infrastructures numériques devient un marqueur de puissance.
Afrique connectée
Le projet prévoit le déploiement de 10 000 kilomètres de fibre optique, destiné à améliorer l’accès à Internet dans un pays où les inégalités numériques restent profondes entre zones urbaines et rurales. L’ambition est double : réduire le coût de la connectivité et élargir l’accès aux services numériques pour des dizaines de millions de citoyens. Dans cette logique, la fibre devient une infrastructure vitale, au même titre que les routes ou l’énergie.
Savoir et influence
Une enveloppe de 15 millions d’euros est dédiée à l’enseignement supérieur, avec un accent sur la formation d’ingénieurs et de techniciens dans le secteur minier, à travers des laboratoires et établissements répartis dans plusieurs provinces.
Le développement passe ici par la production de compétences locales. Comme le rappelait Amartya Sen, « le développement est l’expansion des libertés réelles ». Mais cette expansion dépend aussi de ceux qui définissent les cadres de formation et les priorités éducatives.
Femmes et économie
Le programme « Pour Elles », doté de 12 millions d’euros sur quatre ans, vise à accompagner plus de 1 200 femmes entrepreneures dans trois provinces congolaises. L’objectif affiché est de renforcer l’autonomie économique des femmes et de structurer des écosystèmes entrepreneuriaux locaux. Mais cette politique d’accompagnement s’inscrit aussi dans une logique plus large de structuration économique et sociale par les bailleurs internationaux.
Diplomatie du numérique
Ces annonces interviennent à la veille du Africa Forward Summit de Nairobi, coorganisé par la France et le Kenya, consacré aux enjeux du numérique, de l’énergie, de la santé et des investissements en Afrique. La synchronisation temporelle des annonces révèle une stratégie de visibilité diplomatique assumée. Le numérique devient ici un langage politique autant qu’un outil technique.
Recomposition globale
Au-delà des projets, une dynamique plus large se dessine : celle de la recomposition des rapports entre l’Europe et l’Afrique autour des infrastructures critiques. La RDC apparaît comme un espace stratégique où se croisent investissements, formation, connectivité et influence. Comme l’écrivait Joseph Nye, « le pouvoir est la capacité d’influencer les préférences des autres ». Dans cette logique, la fibre optique n’est pas seulement un câble : elle est un vecteur d’influence.
Lecture critique
Cette montée en puissance des infrastructures numériques pose une question centrale : la connectivité promise est-elle un outil d’émancipation ou un nouvel espace de dépendance technologique ? Michel Foucault rappelait que « le pouvoir est partout, parce qu’il vient de partout ». Dans le numérique, il circule dans les câbles, les données et les architectures invisibles.
Dans la RDC connectée de demain, la fibre optique trace plus qu’un réseau : elle dessine un rapport au monde. Reste une interrogation essentielle : qui contrôle les chemins invisibles de la connexion ? Comme l’écrivait Achille Mbembe, « l’Afrique est le laboratoire du monde à venir ». Dans ce laboratoire, chaque câble posé est aussi une ligne de pouvoir.
Didier BOFATSHI

