Le feu sous la chaire
À Kinshasa, le débat sur le changement de la Constitution vient de franchir un nouveau seuil de tension. L’Église de Réveil du Congo (ERC), secouée par une avalanche de critiques après son forum tenu la semaine dernière à l’Hôtel du Fleuve, menace désormais de saisir la justice contre les auteurs de « diffamations », « insultes » et « propos discourtois » visant ses dirigeants. Au cœur de la tempête : la position assumée de plusieurs responsables religieux favorables à une révision de la Constitution du 18 février 2006 et à un possible allongement des mandats présidentiels. Une sortie qui a embrasé l’opinion publique, dans un contexte politique déjà explosif autour de l’avenir institutionnel de la RDC.
Dans un communiqué publié jeudi 7 mai 2026, le directeur de cabinet de l’archevêque Ejiba Yamapia, président de l’ERC, a dénoncé ce qu’il qualifie de « déviationnisme » de certains acteurs politiques et sociaux. « L’Église du Réveil du Congo se réserve le droit de saisir les instances judiciaires compétentes afin de faire valoir ce que de droit et de protéger l’honneur de ses dirigeants », indique le document. L’ERC affirme défendre « les valeurs de paix, de tolérance et de citoyenneté responsable » tout en condamnant « toute forme de violence verbale dans le débat public ».
La Constitution dans le sanctuaire
Tout est parti du forum organisé récemment à Kinshasa par l’archevêque Ejiba Yamapia. Réunis autour de la question de l’avenir de la Constitution congolaise, plusieurs responsables religieux, parmi lesquels le pasteur Godé Mpoy, l’apôtre Léopold Mutombo Kalombo, le pasteur Espérance Mbakadi ou encore Joëlle Kabesele, se sont prononcés en faveur d’un changement de la Constitution promulguée sous Joseph Kabila en 2006.
Plus encore, certains participants ont soutenu l’idée de mandats présidentiels prolongés, estimant que les États développés sont souvent dirigés durablement par les mêmes dirigeants. Ces déclarations ont immédiatement déclenché une onde de choc politique et médiatique. Dans une RDC marquée par les cicatrices des crises électorales et des débats sur l’alternance démocratique, la question constitutionnelle agit comme une braise sous la cendre.
L’opposition politique et l’Église catholique ont rapidement exprimé leur hostilité à toute réforme pouvant ouvrir la voie à un troisième mandat pour le président Félix Tshisekedi, dont le second mandat s’achève théoriquement en décembre 2028. Dans le même temps, l’Assemblée nationale a jugé recevable une proposition de loi organisant le référendum en RDC, alimentant davantage les soupçons d’un projet de révision constitutionnelle.
Le droit de parler, le droit de contester
L’Église de Réveil estime aujourd’hui avoir été victime d’attaques dépassant le simple cadre de la contradiction démocratique. Pour ses responsables, certaines critiques relèvent désormais de l’atteinte à l’honneur et de la diffamation. Cette position soulève cependant une autre interrogation : jusqu’où une organisation religieuse engagée dans le débat politique peut-elle exiger une immunité morale face à la critique publique ?
Car dès lors qu’une Église intervient sur des questions liées au pouvoir, à la Constitution ou à la durée des mandats présidentiels, elle entre de facto dans l’arène politique nationale. Sa parole cesse d’être uniquement spirituelle. Elle devient politique, donc discutable. Le philosophe Paul Ricœur écrivait : « La démocratie n’est pas le régime de l’unanimité, mais celui de la confrontation organisée des désaccords. » Cette phrase résonne avec force dans le tumulte actuel.
Autrement dit, le point de vue de l’ERC ne constitue pas une parole sacrée échappant à l’analyse critique. Approuver ou rejeter sa position relève du débat citoyen normal. Mais cette critique ne devrait jamais se transformer en injures personnelles ou en campagnes de haine. Voltaire rappelait lui-même : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire. » Entre liberté d’expression et protection de la dignité des personnes, la frontière devient donc délicate.
Les autels du pouvoir
Derrière cette controverse se cache une bataille plus profonde : celle de l’influence morale et politique dans une RDC traversée par les tensions institutionnelles. Depuis plusieurs décennies, les Églises jouent un rôle central dans la vie publique congolaise. Tantôt médiatrices, tantôt contre-pouvoirs, elles disposent d’une autorité symbolique considérable auprès de la population. Mais cette influence devient fragile lorsqu’elle semble s’aligner sur des projets politiques contestés.
Dans l’opinion, beaucoup redoutent que le débat sur la Constitution ne serve de prélude à une prolongation du pouvoir présidentiel. Chaque prise de position en faveur d’une révision constitutionnelle ravive alors les souvenirs des crises africaines liées aux modifications des règles du jeu démocratique.
Le sociologue Max Weber avertissait : « Toute autorité qui entre dans le champ politique s’expose au jugement du public. » L’Église de Réveil semble aujourd’hui confrontée à cette réalité. La tempête actuelle révèle ainsi une double vérité : une démocratie ne peut survivre sans liberté de critique, mais elle se fragilise également lorsque le débat public se transforme en champ d’insultes permanentes.
À Kinshasa, entre les autels et les tribunes politiques, le climat se tend désormais un peu plus chaque jour. Et tandis que les mots deviennent des armes dans le combat autour de la Constitution, cette phrase d’Albert Camus plane comme une mise en garde au-dessus du tumulte congolais : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »

