Or du Kivu : Le commerce clandestin de l’AFC/M23 asphyxié par la crise au Moyen-Orient

Dubaï se ferme, Goma suffoque, le circuit de l’or s’effondre

Le commerce illicite d’or attribué au mouvement AFC/M23 dans l’Est de la République démocratique du Congo connaît un coup d’arrêt majeur. Selon des informations rapportées par Ouragan, la crise au Moyen-Orient et les perturbations du trafic aérien vers les monarchies du Golfe ont fortement ralenti, voire bloqué, les exportations d’or artisanal vers Dubaï, principal point de transit de ce commerce.

Ce bouleversement intervient dans un contexte où les experts des Nations unies estiment que la contrebande de minerais, notamment l’or, générait jusqu’à plus d’un million de dollars par mois pour financer les activités du mouvement rebelle, accusé de bénéficier d’un réseau d’exploitation dans le Nord et le Sud-Kivu.

Réseau minier sous pression internationale

Le modèle économique attribué à l’AFC/M23 repose sur la taxation, l’exploitation et la contrebande de l’or issu de concessions minières dans l’Est congolais. La société Twangiza Mining a notamment dénoncé le pillage de sa concession dans le Sud-Kivu, estimant à plus de 500 kg d’or les quantités emportées.

Les rapports onusiens évoquent également une taxation informelle pouvant atteindre 30 % de la production locale dans certaines zones sous contrôle du mouvement. Mais ce circuit parallèle, fortement dépendant des routes aériennes vers le Golfe, est aujourd’hui fragilisé par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient et la perturbation des flux commerciaux internationaux.

Dubaï, épicentre d’un système sous tension

D’après des témoignages recueillis par la presse locale et relayés par Ouragan, la quasi-totalité de l’or extrait dans la région du Nord et du Sud-Kivu transite habituellement vers Dubaï, centre mondial du négoce de métaux précieux.

Un négociant local décrit une situation critique : « La guerre au Moyen-Orient nous a impactés. L’argent ne vient plus de Dubaï. Nous n’avons plus de liquidité pour acheter l’or », confie-t-il. Ce blocage perturbe l’ensemble de la chaîne informelle : effondrement des prix, rupture des financements et paralysie des échanges commerciaux.

Goma sous pression économique

À Goma, centre névralgique du commerce aurifère dans l’Est congolais, les effets sont immédiats. Le marché noir, principal canal de transaction, est fortement désorganisé. Les opérateurs économiques évoquent une économie « exsangue », marquée par la rareté des liquidités et la disparition des circuits financiers habituels liés au commerce de l’or. Dans certaines zones, les activités de négoce fonctionnent désormais à crédit, traduisant une fragilisation profonde du système informel.

Effet domino sur l’économie régionale

Au-delà du secteur aurifère, c’est tout un système économique parallèle qui est affecté. L’or servait non seulement de produit d’exportation, mais aussi de monnaie de transfert de valeur pour financer des importations de biens manufacturés en provenance du Golfe. La rupture des flux vers Dubaï entraîne donc une contraction généralisée des échanges commerciaux dans plusieurs villes de l’Est congolais, déjà fragilisées par l’insécurité et les restrictions bancaires.

Lecture critique : économie de guerre et dépendance globale

Cette séquence met en lumière la dépendance structurelle des économies de conflit aux circuits internationaux de matières premières. Comme l’écrivait David Keen, spécialiste des économies de guerre, « les conflits ne sont pas seulement destructeurs, ils deviennent aussi des systèmes économiques en eux-mêmes ». Dans le cas du Kivu, l’or illustre cette logique : ressource locale, mais intégrée à des réseaux globaux de valeur. Le blocage actuel révèle ainsi une vulnérabilité majeure : la dépendance à des routes commerciales internationales situées hors du contrôle des acteurs locaux.

Dimension implicite : une économie souterraine mondialisée

Derrière les accusations de contrebande, se dessine une réalité plus complexe : celle d’un système économique transnational informel, où minerais, capitaux et logistiques s’articulent entre zones de conflit et places financières du Golfe. Comme le rappelait Achille Mbembe, « les frontières de la guerre sont aussi celles de l’économie ». Ici, la guerre et le commerce ne s’opposent pas : ils s’entrelacent.

La perturbation du commerce de l’or du Kivu illustre la fragilité des économies de conflit face aux chocs géopolitiques mondiaux. Un circuit dépendant de Dubaï, aujourd’hui fragilisé, révèle combien les dynamiques locales sont désormais insérées dans des chaînes globales instables.

Comme le souligne un négociant cité par Ouragan, « nous dépendons du Moyen-Orient ». Une dépendance qui, dans les zones de guerre, transforme chaque crise internationale en choc économique local. Et dans cet enchevêtrement global, une réalité persiste : les guerres contemporaines ne se jouent plus seulement sur les champs de bataille, mais aussi dans les flux invisibles des matières premières.

Didier BOFATSHi

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