
Tribune par Didier BOFATSHI, Journaliste immersif
Et si la paix en République Démocratique du Congo n’avait jamais véritablement mis fin à la guerre ? Derrière les accords, les discours et les proclamations d’unité, une autre réalité se dessine : celle d’un conflit transformé, recyclé et parfois même entretenu par les mécanismes censés l’éteindre. À la lumière des déclarations de Joseph Kabila, une question dérangeante s’impose : la négociation a-t-elle sauvé le Congo… ou contribué à prolonger son instabilité ?
Le choix de la paix : une conviction affichée
Parler de la guerre en RDC comme d’un simple « choix politique », ainsi que l’affirme Joseph Kabila dans une récente interview à La Libre Belgique le 20 mars à Goma, suppose une lecture claire des faits. Selon lui, dès 2001, à Luanda, l’option était évidente : « Il n’y avait pas dix mille pistes de solution : soit on continuait la guerre, soit on faisait la paix. »
Dans cette perspective, la signature des accords issus du Dialogue intercongolais de Sun City, conclus à Pretoria en 2002, apparaît comme un tournant historique. Pour ses défenseurs, cette démarche a permis d’éviter l’implosion totale de l’État.
Comme l’affirmait déjà Organisation des Nations-Unies dans plusieurs rapports sur les processus de paix : « Dans les contextes de conflits complexes, les accords inclusifs constituent souvent la seule voie réaliste pour mettre fin aux hostilités à grande échelle. »
Une paix fragile : cycles de rébellion et accords éphémères
Mais cette lecture optimiste se heurte rapidement à la réalité du terrain. Les anciens acteurs du RCD se recomposent en CNDP, avant de réapparaître sous la forme du M23. Chaque processus de négociation semble produire une accalmie temporaire, suivie d’une nouvelle crise. Cette dynamique alimente une critique récurrente : celle d’une paix sans fondations solides.
L’ancien diplomate américain Herman Cohen résumait ce paradoxe en ces termes : « Intégrer des groupes armés sans résoudre les causes profondes du conflit revient à déplacer le problème plutôt qu’à le résoudre. »
La négociation comme outil politique
Derrière ces cycles répétés, une question s’impose : la négociation a-t-elle été utilisée comme un instrument de paix ou comme un outil de gestion du pouvoir ? En intégrant des groupes armés dans les institutions, le régime de Joseph Kabila a pu neutraliser des menaces immédiates. Mais il a aussi contribué à installer une logique perverse : celle où la violence devient un levier d’accès à la reconnaissance politique.
Comme le souligne International Crisis Group dans ses analyses sur la région : « Les accords de paix en RDC ont souvent récompensé les acteurs armés au détriment des acteurs civils, créant un précédent dangereux. »
L’angle mort : la dimension internationale du conflit
Un autre point central reste largement sous-estimé : la dimension externe de la guerre. Alors même que le Rwanda a été accusé à plusieurs reprises d’ingérence, la réponse diplomatique est restée limitée.
Cette posture contraste avec les analyses de Human Rights Watch, qui a régulièrement documenté les implications régionales du conflit : « Les dynamiques régionales sont au cœur de la persistance de la violence dans l’Est de la RDC. Ignorer cet aspect compromet toute solution durable. » En privilégiant une lecture interne, le pouvoir a ainsi laissé se développer une porosité sécuritaire qui alimente encore aujourd’hui l’instabilité.
Paix proclamée, souveraineté fragilisée
Joseph Kabila affirme avoir laissé un pays « uni et réconcilié ». Mais cette affirmation est contestée par de nombreux observateurs, qui pointent une souveraineté affaiblie et une conflictualité persistante.
Le politologue Jason Stearns note à ce sujet : « La fin officielle de la guerre n’a pas mis fin aux violences ; elle a transformé leur nature. » Dès lors, la paix apparaît moins comme un aboutissement que comme une transition inachevée.
Quelle leçon pour aujourd’hui ?
Cela ne signifie pas que la négociation soit une erreur. Au contraire, elle demeure un outil indispensable dans la résolution des conflits. Mais l’expérience congolaise rappelle une exigence fondamentale : une paix durable ne peut être ni partielle, ni sélective. Elle doit être inclusive, traiter les causes profondes internes comme externes et éviter de transformer les compromis politiques en sources futures d’instabilité.
Au fond, la question n’est pas de savoir s’il fallait choisir la paix ou la guerre. Elle est de savoir quelle paix a été construite, pour qui, et à quel prix. Car une paix mal pensée peut, à terme, prolonger ce qu’elle prétend résoudre.
Didier BOFATSHI, Journaliste immersif / VF7, voltefaceinfos.7.