Bunia sous double front
À Bunia, la lutte contre Ebola prend les accents d’un champ de bataille. Lors d’un briefing presse tenu le 29 mai, le lieutenant-général Johnny Luboya N’kashama a qualifié l’épidémie de « deuxième guerre », l’inscrivant dans la continuité des opérations militaires menées dans une province encore sous tension sécuritaire.
« Je suis arrivé ici il y a cinq ans et, à mon arrivée, il y avait une guerre… Aujourd’hui, il s’agit d’une deuxième guerre. Il faut considérer Ebola comme une deuxième guerre », a-t-il déclaré, posant d’emblée une équation sécuritaire de la crise sanitaire.
Le langage de la guerre appliqué à la santé
Dans son intervention, le gouverneur militaire transpose les logiques opérationnelles de l’armée au champ médical. « Les principes que nous utilisons lorsque nous conduisons une opération militaire sont presque les mêmes que ceux que l’on applique en médecine », affirme-t-il, insistant sur l’installation rapide des moyens comme condition de la riposte.
Acheminer le personnel, les intrants et les équipements devient, selon lui, un enjeu aussi stratégique qu’une logistique de guerre. Cette lecture militarisée de la santé publique révèle une doctrine de gestion fondée sur l’urgence, la chaîne de commandement et la discipline organisationnelle.
Développement sous uniforme
Au-delà de la réponse sanitaire, Luboya défend une approche intégrée mêlant sécurité et développement. « J’ai intégré les infrastructures dès la première phase et la deuxième phase des opérations », explique-t-il, revendiquant la construction de routes et la réouverture d’axes dans une logique de stabilisation.
Selon lui, « toute guerre prend toujours en compte à la fois l’aspect militaire et l’aspect non militaire », une vision qu’il dit inspirée des pratiques internationales de stabilisation. Cette stratégie hybride s’inscrit dans le cadre plus large de l’état de siège instauré en 2021 dans l’Est du pays.
Entre critiques politiques et justification stratégique
Face aux critiques sur la prolongation de l’état de siège, le gouverneur rejette ce qu’il qualifie de « méconnaissance des réalités opérationnelles ». « Ce sont des charlatans qui ne connaissent rien », lance-t-il, défendant une logique d’anticipation et de résultats.
Il met en avant des progrès logistiques, notamment l’atterrissage de gros porteurs à Bunia en provenance de Kampala, d’Entebbe et de Kinshasa, symbole selon lui d’une amélioration des capacités d’accès humanitaire et économique.
Lecture critique : la guerre comme matrice de gouvernance
Cette rhétorique de la “seconde guerre” traduit une militarisation du langage de gestion publique. Comme le rappelait Michel Foucault, « la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens », renversant Clausewitz pour souligner la permanence des rapports de force dans l’État moderne. Ici, Ebola devient métaphore totale : ennemi biologique, défi logistique, menace sociale. Une grille de lecture qui confère cohérence à l’action mais interroge aussi la place du sanitaire dans une logique strictement opérationnelle.
Entre stratégie et perception
Dans cette Ituri sous tension, la gouvernance s’énonce en termes de front, de phases et d’opérations. « Un chef militaire doit beaucoup réfléchir afin de ne pas se retrouver bloqué à un moment donné », conclut Luboya, revendiquant une vision d’anticipation.
Mais une interrogation demeure en filigrane : jusqu’où la logique de guerre peut-elle structurer la gestion de la vie civile ? Comme le rappelait Sun Tzu, « l’art suprême de la guerre est de soumettre l’ennemi sans combat » — une maxime qui, en Ituri, semble désormais s’étendre à la lutte contre les épidémies elles-mêmes.

