L’État face aux ombres
La République démocratique du Congo maintient son deuxième Recensement général de la population et de l’habitat malgré l’insécurité persistante dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Réuni jeudi dernier à Kinshasa autour du ministre d’État au Plan, Guylain Nyembo, et du représentant de l’UNFPA, le gouvernement a confirmé son intention de couvrir l’ensemble du territoire, y compris les zones sous contrôle de l’AFC-M23, grâce à des méthodes hybrides validées par les Nations unies.
Le recensement RDC est entré dans une phase décisive. Alors que plusieurs territoires de l’Est échappent encore au contrôle de Kinshasa, le gouvernement refuse de suspendre une opération considérée comme stratégique pour l’avenir du pays.
Selon les informations consultées sur la page officielle de la Présidence congolaise, le projet mobilise un financement global de 192 millions de dollars sur trois ans et bénéficie déjà d’importants engagements de partenaires internationaux.
Quand compter devient gouverner
Depuis l’indépendance, la RDC n’a jamais disposé de données démographiques actualisées à l’échelle nationale. Ce déficit statistique a longtemps constitué l’une des faiblesses majeures de la planification publique.
Le gouvernement estime qu’il devient désormais impossible de poursuivre des politiques de développement sans connaître précisément le nombre d’habitants, leur répartition territoriale, leurs conditions de vie ou encore les dynamiques migratoires provoquées par les conflits.
« Ce qui ne se compte pas ne compte pas », rappelle un adage souvent repris dans les politiques de développement.
Le recensement apparaît ainsi comme un préalable à la répartition des ressources, aux investissements publics et à la définition des politiques sociales.
L’imagerie satellitaire comme plan B
Jeudi dernier à Kinshasa, lors d’une séance académique conjointe, les experts de l’Institut national de la statistique (INS) ont annoncé le recours éventuel à un recensement hybride.
Cette méthode combine les enquêtes classiques de terrain avec l’imagerie satellitaire et d’autres outils statistiques.
« Ces techniques ont été testées dans plusieurs pays en guerre, notamment en Afghanistan et en Irak », ont expliqué les responsables de l’INS.
L’objectif reste toutefois de réaliser un dénombrement classique, ménage par ménage, partout où les conditions sécuritaires le permettront.
Une bataille silencieuse pour la souveraineté
Au-delà des chiffres, l’enjeu est profondément politique.
En affirmant sa volonté de recenser les populations vivant dans les zones occupées, Kinshasa rappelle que ces territoires demeurent juridiquement congolais.
Le recensement devient alors un instrument de souveraineté autant qu’un outil statistique.
L’État cherche ainsi à éviter qu’une partie de sa population ne bascule dans une forme d’invisibilité administrative.
Comme l’écrivait le sociologue Pierre Bourdieu, « l’État est le détenteur du monopole de la violence symbolique légitime ». Produire des statistiques relève aussi de cette capacité à connaître et administrer la nation.
Le pari des chiffres face à la guerre
Le président Félix Tshisekedi avait annoncé en mars dernier que 30 millions de dollars étaient déjà disponibles dans le panier commun géré par l’UNFPA. La Banque mondiale a promis 100 millions de dollars, tandis que la Banque africaine de développement s’est engagée à hauteur de 50 millions.
L’UNICEF et l’UNFPA contribueront également au financement du projet.
Au-delà de l’exercice technique, le recensement constitue une tentative de réappropriation de l’espace national par l’administration.
Car compter les habitants revient aussi à réaffirmer l’existence de l’État.
« Gouverner, c’est prévoir », écrivait Auguste Comte. Pour la RDC, prévoir commence désormais par une ambition simple en apparence, mais immense dans ses implications : connaître enfin le visage réel de sa population.
Dans un pays traversé par les fractures sécuritaires, le recensement devient ainsi plus qu’une opération statistique. Il apparaît comme une cartographie de la souveraineté elle-même, une manière de rappeler que même dans les territoires où grondent encore les armes, la République continue de compter ses enfants.
Didier BOFATSHI

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