Le feu sous la Constitution

À Kinshasa, la tempête politique change de visage. Jeudi 30 avril, l’Assemblée nationale de la République démocratique du Congo a déclaré recevable la proposition de loi sur l’organisation du référendum portée par le député Paul-Gaspard Ngondankoy. Présentée comme une réforme destinée à moderniser le cadre juridique référendaire, l’initiative a immédiatement provoqué une onde de choc dans l’opposition et les mouvements citoyens. De Delly Sesanga à Jean-Marc Kabund, en passant par Seth Kikuni, Claudel Lubaya et la LUCHA, tous dénoncent une manœuvre susceptible d’ouvrir la voie à une modification de l’équilibre constitutionnel, à deux ans de la fin du second mandat du président Félix Tshisekedi.
Le Parlement sous tension
Dans l’hémicycle, le texte est passé comme une étincelle dans une poudrière. Défendue par Paul-Gaspard Ngondankoy, la proposition vise officiellement à adapter la législation congolaise aux exigences constitutionnelles modernes en matière de référendum. Le député évoque la nécessité d’éviter des « blocages institutionnels » et de renforcer l’expression de la souveraineté populaire.
« Le cadre juridique en vigueur ne couvre pas l’ensemble des matières prévues par la Constitution », a-t-il soutenu devant les élus. Mais à peine la recevabilité prononcée, l’opposition a vu dans cette réforme bien plus qu’un simple ajustement technique. Pour ses détracteurs, le référendum devient l’ombre portée d’une reconfiguration politique plus vaste.
Le climat s’est immédiatement alourdi. À Kinshasa, les mots employés rappellent désormais les heures les plus tendues de l’histoire institutionnelle congolaise : « fraude constitutionnelle », « coup d’État constitutionnel », « marche noire contre la démocratie ».
Le philosophe Montesquieu écrivait : « Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle qu’on exerce à l’ombre des lois. » Dans les couloirs politiques congolais, cette phrase résonne désormais comme une alerte suspendue au-dessus du Palais du peuple.
Le soupçon du troisième mandat
En première ligne, Delly Sesanga accuse le pouvoir de préparer un glissement institutionnel. « Cette loi est un complot contre la République », a-t-il lancé sur X, dénonçant une stratégie destinée, selon lui, à contourner la limitation constitutionnelle des mandats présidentiels.
Pour l’opposition, la mécanique serait déjà visible : utiliser le référendum comme passerelle politique afin de redéfinir les règles du jeu avant l’échéance présidentielle de 2028. Même tonalité chez Prince Epenge, proche de Martin Fayulu, qui évoque « un pas de plus vers le coup d’État constitutionnel ».
De leur côté, Seth Kikuni et Claudel Lubaya dénoncent une initiative portée par une Assemblée nationale « fortement contestée dans sa représentativité ». Cette montée des inquiétudes révèle une réalité plus profonde : en RDC, toute réforme touchant à la Constitution est immédiatement interprétée à travers le traumatisme historique du « glissement » et de la conservation prolongée du pouvoir.
Le juriste allemand Carl Schmitt écrivait : « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle. »
À Kinshasa, beaucoup redoutent précisément que le référendum devienne cet instrument d’exception capable de rebattre les cartes du pouvoir.
La rue gronde déjà
Au-delà des partis politiques, les mouvements citoyens commencent eux aussi à hausser le ton. La LUCHA rejette fermement toute initiative de révision ou de changement constitutionnel. La Coalition de la gauche congolaise de Jean-Marc Kabund appelle également la population « à la vigilance ». Dans cette bataille narrative, chaque camp tente désormais de s’approprier le langage du peuple et de la souveraineté.
Le pouvoir parle modernisation institutionnelle. L’opposition parle confiscation démocratique. Mais derrière cette guerre des mots se cache une autre lutte : celle du contrôle du futur politique congolais. Le sociologue Max Weber rappelait que « la politique consiste à percer de lentes planches dures avec passion et discernement ».
En RDC, ces planches semblent aujourd’hui craquer sous la pression des ambitions concurrentes.
La République au bord du vertige
Le texte a été transmis à la Commission politique, administrative et judiciaire (PAJ), dont le rapport est attendu dans les prochains jours. Pourtant, avant même son examen approfondi, le débat dépasse déjà largement le cadre juridique.
Il touche désormais à la mémoire politique du pays, aux peurs collectives et à la fragilité de la confiance démocratique. Car au fond, la question qui traverse silencieusement le pays n’est plus seulement celle du référendum. Elle est celle de la limite du pouvoir.
Dans les capitales africaines, les constitutions sont souvent devenues des champs de bataille où se croisent ambitions personnelles, stratégies de survie politique et récits de souveraineté populaire. La RDC semble à son tour entrer dans cette zone de turbulence institutionnelle où chaque réforme porte l’odeur d’une crise.
Comme l’écrivait Alexis de Tocqueville : « Le plus dangereux moment pour un mauvais gouvernement est celui où il commence à se réformer. » À Kinshasa, le débat sur le référendum ne fracture plus seulement les partis. Il fissure déjà l’idée même de consensus national.
