Le réveil des autels

À Kinshasa, dans les salons feutrés de l’hôtel du Fleuve, un tournant politique silencieux a pris forme le 29 avril dernier. Autour de Évariste Ejiba Yamapia, plusieurs figures majeures des Églises de réveil ont officiellement soutenu l’idée d’un changement de la Constitution congolaise. Pasteurs influents, leaders religieux, membres de la société civile et experts constitutionnels ont convergé vers une même conclusion : la loi fondamentale de 2006 serait devenue, selon eux, inadaptée aux ambitions de gouvernance et de développement du pays. Derrière cette mobilisation religieuse inédite se dessine désormais une recomposition politique profonde, à deux ans de la fin du second mandat de Félix Tshisekedi.
Quand les autels entrent en politique
Le mouvement porte désormais un nom officieux dans les milieux politiques : le « schéma Ejiba ». Une mécanique d’influence religieuse progressivement construite par Évariste Ejiba Yamapia, jusqu’à rallier des pasteurs jusque-là prudents sur les questions institutionnelles.
L’objectif n’est plus dissimulé : transformer les Églises de réveil en force de mobilisation populaire autour du changement constitutionnel. « Le Congo nécessite un changement dont nous sommes tous d’accord », a lancé l’archevêque devant les participants.
Dans son argumentaire, la Constitution de 2006 est présentée comme un texte né des compromis de guerre, conçu pour protéger les anciens belligérants plutôt que pour structurer durablement l’État. Une lecture politique assumée, destinée à délégitimer symboliquement la loi fondamentale actuelle.
Cette rhétorique marque une rupture majeure. Longtemps cantonnées aux discours spirituels, certaines Églises de réveil assument désormais un rôle d’acteur direct dans le débat institutionnel national. Le philosophe italien Antonio Gramsci écrivait : « La conquête du pouvoir culturel précède celle du pouvoir politique. »
À Kinshasa, cette bataille des consciences semble désormais passer par les chaires et les mégaphones des temples.
La Constitution des belligérants
Le cœur du discours porté par les pasteurs repose sur une idée simple mais politiquement explosive : la Constitution actuelle manquerait de légitimité populaire. Selon Évariste Ejiba Yamapia, les experts consultés auraient démontré que le peuple congolais n’avait jamais véritablement participé à l’élaboration du texte fondamental adopté après les accords mettant fin aux guerres du Congo.
« C’était une Constitution des belligérants », a-t-il martelé. Cette formule n’est pas anodine. Elle vise implicitement à opposer deux époques : celle des accords de sortie de crise et celle d’une prétendue refondation nationale portée aujourd’hui par une nouvelle majorité politico-religieuse.
Dans cette dynamique, plusieurs figures influentes ont rejoint le mouvement. Parmi elles, Léopold Mutombo Kalombo, Godé Mpoyi, Pascal Mukuna ou encore Espérance Mbakadi. Tous convergent vers une même ligne : il ne faudrait plus réviser la Constitution, mais la remplacer entièrement. « Ayons le courage de faire table rase », a déclaré Léopold Mutombo Kalombo.
Derrière ce vocabulaire radical apparaît une dimension implicite plus profonde : le débat constitutionnel devient progressivement un débat sur la redistribution du pouvoir dans l’après-2028.
Le spectre du troisième mandat
Officiellement, les promoteurs du changement constitutionnel parlent gouvernance, stabilité et développement économique. Mais dans les cercles politiques et au sein de l’opposition, une autre lecture domine. Beaucoup redoutent qu’un référendum constitutionnel ne serve de passerelle vers un allongement du pouvoir présidentiel ou vers un éventuel troisième mandat pour Félix Tshisekedi.
L’Assemblée nationale a déjà jugé recevable une proposition de loi visant à organiser le référendum. Une étape qui intensifie davantage les tensions politiques. Le pasteur Godé Mpoyi assume d’ailleurs une vision favorable aux mandats prolongés, citant la Chine et la Russie comme modèles de stabilité institutionnelle.
Cette comparaison révèle la véritable profondeur idéologique du débat actuel : faut-il privilégier l’alternance démocratique ou la stabilité par la longévité du pouvoir ? Le juriste français Montesquieu avertissait déjà : « Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser. » Dans le contexte congolais, cette phrase résonne comme une mise en garde suspendue au-dessus du débat national.
Les fidèles fissurent le silence
Mais derrière l’apparente unité des grandes figures religieuses, les premières fractures émergent dans les assemblées chrétiennes. Des fidèles commencent à exprimer leur malaise face à l’engagement politique de leurs leaders spirituels.
« Nous venons à l’Église pour la parole de Dieu, pas pour des débats constitutionnels », confie un croyant. Ces voix discordantes révèlent une tension croissante entre autorité pastorale et liberté de conscience. L’Église, longtemps refuge spirituel dans une société fragilisée, risque désormais de devenir un espace de polarisation politique.
La fracture s’étend également entre confessions religieuses. Tandis que les Églises de réveil soutiennent majoritairement le changement constitutionnel, l’Église catholique rejette toute modification dans le contexte actuel.
Cette opposition entre autels fait planer le risque d’une guerre narrative religieuse autour de la Constitution. Le sociologue allemand Max Weber écrivait : « Celui qui fait de la politique pactise avec les puissances diaboliques qui guettent toute violence. » En RDC, la frontière entre influence spirituelle et stratégie politique devient chaque jour plus poreuse.
Et pendant que les pasteurs montent au front du débat constitutionnel, le pays semble glisser vers une autre bataille moins visible, mais tout aussi décisive : celle du contrôle des consciences. Dans les temples de Kinshasa, les sermons commencent désormais à résonner comme des manifestes.
