Kinshasa entre stupeur et malaise
Quatre jours de silence. Quatre jours de vide politique. Quatre jours pendant lesquels Martin Fayulu et Denis Mukwege semblent avoir disparu des tribunes où ils s’étaient pourtant illustrés avec une remarquable célérité lorsque Washington sanctionnait, le 04 mars 2026, des officiers de l’armée du Rwanda accusés de soutenir l’instabilité dans l’Est de la République Démocratique du Congo. Cette fois, la cible américaine porte un autre nom : Joseph Kabila.
Le 30 avril 2026, le Trésor américain a officiellement sanctionné l’ancien chef de l’État congolais pour son prétendu soutien à l’AFC/M23. Washington l’accuse d’avoir participé aux mécanismes de déstabilisation de l’Est du Congo, en soutenant politiquement et financièrement l’Alliance Fleuve Congo, branche politique du M23.
Depuis, le silence de Martin Fayulu et Denis Mukwege intrigue autant qu’il dérange. 96 heures après les sanctions américaines, aucune déclaration forte. Aucun communiqué officiel. Aucun mot de soutien à la décision de Washington. Comme si les deux figures de l’opposition congolaise s’étaient enfermées dans une immense bibliothèque politique pour y chercher des mots devenus soudainement introuvables.
Quand les mots jaillissaient contre Kigali
Pourtant, le contraste est saisissant. Le 04 mars dernier, lorsque les États-Unis avaient frappé des officiers rwandais et des responsables militaires accusés de soutenir le M23, Martin Fayulu et Denis Mukwege avaient réagi avec une spontanéité presque fulgurante.
Aucune hésitation. Aucun délai. Aucune prudence diplomatique. Les déclarations avaient surgi avec la vitesse d’un réflexe politique. Dans un message offensif, Denis Mukwege affirmait que : « Le Rwanda est un pays largement dépendant de l’aide étrangère et donc très vulnérable aux pressions internationales. » Le Prix Nobel de la paix allait plus loin encore, appelant l’Union européenne, la France et la Pologne à suspendre leurs coopérations militaires avec Kigali.
De son côté, Martin Fayulu saluait immédiatement des sanctions américaines qui allaient, selon lui, « dans le sens de mettre la pression sur Kigali afin de respecter la résolution 2773 ». À cet instant, les deux hommes semblaient portés par une conviction claire : toute force soupçonnée d’alimenter la guerre à l’Est devait être publiquement dénoncée.
La spontanéité était totale. Presque instinctive. Comme si la condamnation de Kigali ne nécessitait ni réflexion prolongée, ni arbitrage politique, ni consultation stratégique. Le discours était fluide. Les mots coulaient naturellement. Le positionnement paraissait moralement limpide.
Puis vint le mur Kabila
Mais l’équation change brutalement lorsque Washington tourne son regard vers Joseph Kabila. Soudain, la parole ralentit. Puis disparaît. Le même Trésor américain. La même logique de sanctions. Le même argument sécuritaire.
Mais cette fois, les réactions se figent. Le silence devient épais. Presque matériel.
À Kinshasa, plusieurs observateurs politiques parlent désormais d’un « silence de laboratoire », un mutisme où chaque mot semble pesé, disséqué, corrigé, repoussé avant publication. Comme si, depuis 92 heures, Martin Fayulu et Denis Mukwege erraient dans les rayons d’une bibliothèque politique à la recherche d’une formule capable de commenter les sanctions américaines sans provoquer de séisme dans les équilibres internes de l’opposition congolaise.
Car le problème n’est plus Kigali. Le problème s’appelle désormais Kabila. Et dans la vie politique congolaise, ce nom n’est pas un simple patronyme. C’est une architecture. Un réseau. Une mémoire du pouvoir. Une influence souterraine qui continue de traverser les institutions, les élites et certains appareils sécuritaires.
Condamner des officiers rwandais expose peu de risques politiques à l’intérieur du pays. Mais saluer des sanctions visant un ancien président congolais accusé de soutenir l’AFC/M23 revient à pénétrer un territoire infiniment plus dangereux.
Le silence comme aveu politique
Ce mutisme prolongé finit désormais par produire son propre discours. Car en politique, le silence n’est jamais vide. Il contient des hésitations, des calculs, parfois même des protections implicites. Le philosophe Albert Camus écrivait : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »
À Kinshasa, certains observateurs pensent désormais qu’éviter de nommer les responsabilités internes dans la guerre à l’Est revient à prolonger les ambiguïtés qui nourrissent le drame congolais depuis des décennies. La différence de réaction entre mars et avril révèle surtout une fracture profonde dans le discours politique congolais : l’indignation paraît immédiate lorsqu’elle vise l’ennemi extérieur, mais devient prudente, lente et presque paralysée lorsqu’elle touche un acteur majeur du système politique national.
Le philosophe italien Antonio Gramsci écrivait : « L’ancien monde se meurt. Le nouveau tarde à apparaître. Et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » La RDC semble enfermée dans ce clair-obscur politique. Et pendant que Washington frappe, que Kinshasa applaudit et que l’Est continue de saigner, deux figures majeures de l’opposition congolaise cherchent encore les mots que leur spontanéité avait pourtant trouvés si rapidement lorsqu’il s’agissait de Kigali.
Didier BOFATSHI

