
À Kinshasa, le Sénat a adopté une motion incidentielle exigeant l’audition du ministre du Plan sur le projet de deuxième Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH2). Présenté comme un outil stratégique de planification nationale, le projet suscite pourtant de fortes réserves sur la fiabilité des données, le financement et l’inclusivité, dans un pays où le dernier recensement remonte à 1984. Une initiative clé, mais contestée, à l’intersection de la statistique, de la gouvernance et de la souveraineté démographique.
La bataille des chiffres souverains
Au Palais du Peuple, le Sénat a tranché : le ministre du Plan devra s’expliquer. Dans une logique institutionnelle, comme le rappelait Max Weber : « L’État revendique le monopole de la production de la légitimité. »
Ici, la statistique devient pouvoir : compter, c’est gouverner.
L’ombre longue de 1984
Dernier recensement : 1984. Une faille historique dans la connaissance démographique du pays. Pour Michel Foucault : « Le savoir est une forme de pouvoir. » Dans cette perspective, l’absence de données fiables n’est pas seulement technique : elle est politique.
La cartographie fragile de la nation
Le projet du RGPH2, soutenu techniquement par UNFPA, promet une modernisation numérique et une meilleure planification. Mais les sénateurs alertent : zones d’insécurité à l’Est, risques de doublons, exclusion des zones enclavées. Comme le soulignait James C. Scott : « Voir comme un État suppose de simplifier la complexité sociale. »
Le nerf invisible : le financement
La question budgétaire cristallise les tensions. Transparence, mobilisation des fonds, coordination interinstitutionnelle : autant de points sensibles. Robert Dahl rappelait : « Le pouvoir repose sur la capacité à contrôler les ressources. » Sans financement clair, le recensement risque de rester un projet plus politique que technique.
Entre ambition statistique et fragilité opérationnelle, le RGPH2 devient un test de gouvernance nationale. Un instrument censé éclairer l’avenir, mais encore prisonnier des incertitudes du présent. Et comme le résumait Pierre Bourdieu : « Nommer, c’est faire exister. » Encore faut-il que le pays accepte de se laisser compter sans se fracturer.
Didier BOFATSHI