Soudanisation ou poison des mots, Kinshasa contre-attaque

Dans l’arène politique congolaise, les mots ne flottent pas : ils frappent, fissurent, redessinent les lignes invisibles du pouvoir. La récente sortie médiatique de Joseph Kabila, affirmant que « beaucoup parlent de balkanisation, mais moi je parle plutôt de soudanisation », a agi comme une déflagration réservée. Kinshasa a riposté sans détour. Par la voix de Patrick Muyaya, le gouvernement transforme cette parole en enjeu national, sous l’arbitrage silencieux de Félix Tshisekedi.

L’ennemi invisible

Dans cette guerre des perceptions, l’adversaire se suggère plus qu’il ne se nomme. Pour le gouvernement, le choix de date et de lieu n’est « pas anodin », mais s’apparente à « une revendication des actes posés » dans l’Est. Muyaya tranche : « on veut dire aussi l’intention, le plan réel que nous avons ». Comme l’écrivait Carl Schmitt, « le politique commence là où l’on distingue l’ami de l’ennemi ». Ici, la frontière devient insinuation.

Le venin lexical

Un mot peut contaminer une nation. « Soudanisation » : pour Kinshasa, le terme inocule un imaginaire de rupture. Muyaya met en garde contre « une stratégie de manipulation… inoculer le venin d’un nouveau mot pour qu’il se répande ». En miroir, Kabila alerte sur « des points communs avec ce qui a conduit à l’implosion du Soudan ». George Orwell l’avait prédit : « le langage politique rend les mensonges crédibles ». Le pouvoir tente d’enrayer la propagation.

Le miroir brisé du passé

La riposte devient mémoire offensive. « Ce que nous faisons aujourd’hui n’a pas été fait pendant des années », martèle Muyaya, dénonçant implicitement les choix passés de Kabila. Le présent s’érige en réparation, le passé en faille originelle. « Le pouvoir est de faire voir et de faire croire », rappelait Pierre Bourdieu.

La bataille des imaginaires

Au cœur du choc, une lutte pour définir le réel. Kabila évoque un pays au bord d’une fracture historique ; le gouvernement rejette « des déclarations qui ne sont pas nouvelles », mais lourdes d’intention. « La crise naît quand l’ancien se meurt », écrivait Antonio Gramsci. Et chacun tente d’imposer sa vérité.

Dans ce duel de récits, une évidence surgit : nommer, c’est déjà orienter l’avenir. Refuser un mot, c’est refuser une trajectoire. « Le pouvoir correspond à l’aptitude humaine à agir de concert », écrivait Hannah Arendt. Encore faut-il partager le même langage. « Les hommes croient volontiers ce qu’ils désirent », notait Julius Caesar et parfois, ce que les mots leur imposent.

Didier BOFATSHI / VF7, voltefaceinfos7.com

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