À Kinshasa, vendredi 24 avril 2026, Jean-Marc Kabund a relancé avec vigueur la question du dialogue national inclusif en République démocratique du Congo. Devant ses partisans, le président de l’Alliance pour le changement a appelé à une concertation politique urgente pour mettre fin à la guerre dans l’Est et préparer les élections de 2028, dans un contexte de défiance généralisée entre pouvoir et opposition.
Mais son intervention a franchi un seuil politique sensible. Dans un ton de rupture, il a affirmé : « Si hier nous avions évoqué une transition sans Kabila, cette fois-ci nous allons exiger une transition sans Félix Tshisekedi », liant ainsi l’avenir du dialogue à une possible reconfiguration radicale du pouvoir.
Dans un pays où les négociations politiques sont devenues des séquences récurrentes de survie institutionnelle, cette déclaration agit comme une déflagration. Elle ouvre une interrogation centrale : le dialogue national est-il un outil de paix durable ou un instrument de reconfiguration permanente du pouvoir ?
Le miroir brisé des promesses politiques
Kabund justifie son appel par l’incapacité des mécanismes actuels à enrayer la guerre. Selon lui, la situation sécuritaire dans l’Est illustre l’échec des stratégies militaires et diplomatiques.
Il affirme sans détour : « Le régime est incapable de se battre contre la rébellion… l’armée n’arrive même pas à récupérer un village ». Il évoque notamment Bunagana, qu’il présente comme symbole d’un territoire durablement perdu au profit des groupes armés.
Dans son argumentaire, la guerre n’est pas seulement une crise sécuritaire, mais une crise de gouvernance. Kabund va plus loin en dénonçant une gestion opaque des ressources : « Nos enquêtes démontrent que 14 milliards de dollars ont déjà été dépensés pour la guerre depuis 2021 », affirme-t-il, questionnant la finalité réelle de ces dépenses. Cette lecture s’inscrit dans une critique plus large de l’État comme machine de gestion de crise permanente, plutôt que comme structure de résolution.
Sun City, Interdiocésain : la mémoire des cycles sans fin
Dans son discours, Kabund inscrit le dialogue dans une tradition politique congolaise déjà éprouvée. Il rejette l’idée selon laquelle le dialogue serait anticonstitutionnel ou illégitime.v« Le dialogue n’est pas prévu dans la Constitution, oui, mais c’est une pratique politique qui a sauvé ce pays à plusieurs reprises », affirme-t-il, rappelant les précédents historiques comme Sun City ou le Centre interdiocésain.
Cette référence aux grandes séquences de transition renvoie à une mémoire politique ambivalente : celle d’accords ayant permis des sorties de crise, mais aussi celle de compromis accusés d’avoir produit des stabilités fragiles et temporaires. Le politologue Jean-François Bayart rappelait à ce sujet que « la politique du ventre transforme les institutions en espaces de redistribution plutôt que de transformation ». Une lecture qui éclaire la récurrence des dialogues comme mécanismes de recomposition élitaire plus que de refondation étatique.
Pouvoir contesté, légitimité disputée
Kabund ne limite pas son propos à la critique institutionnelle. Il met en cause la légitimité politique du pouvoir actuel, estimant que la responsabilité de la crise sécuritaire lui incombe directement. « Si ce n’est pas lui, la RDC va disparaître… c’est du mensonge », affirme-t-il en dénonçant ce qu’il considère comme une personnalisation excessive du pouvoir présidentiel et une manipulation de l’opinion publique.
Cette rhétorique traduit une bataille plus large : celle de la légitimité politique dans un État où les institutions, les acteurs religieux et les forces internationales se disputent l’espace d’arbitrage. Max Weber définissait l’État comme détenteur du monopole de la légitimité rationnelle ; en RDC, ce monopole apparaît fragmenté, disputé, recomposé en permanence.
Une paix annoncée, une stabilité différée
Au-delà des confrontations politiques, Kabund inscrit son discours dans une perspective électorale. Il insiste sur la nécessité de respecter le calendrier de 2028 et accuse le pouvoir de vouloir retarder les élections sous prétexte de guerre.
Dans cette logique, le dialogue devient non seulement un outil de paix, mais aussi un levier de préparation politique. Pourtant, l’histoire des transitions congolaises montre que les accords successifs ont souvent produit des stabilités provisoires sans transformation structurelle. Comme le rappelait Paul Collier, « les conflits persistent non pas faute de négociations, mais faute de transformation des incitations qui les alimentent ». Une lecture qui souligne les limites structurelles des dialogues répétés.
Le paradoxe congolais : parler pour survivre, négocier pour durer
Le discours de Kabund cristallise ainsi une tension centrale : celle d’un État où le dialogue est à la fois nécessaire et contesté, salvateur et suspecté. Il incarne une tradition politique où la parole publique devient simultanément instrument de paix et arme de recomposition du pouvoir. Mais il révèle aussi une vérité plus profonde : en RDC, chaque dialogue est à la fois promesse de stabilité et mémoire de ses propres limites.
La parole contre le temps
« La paix n’est pas un état, mais un processus », écrivait Johan Galtung. Dans le cas congolais, ce processus semble suspendu entre répétition et espérance. Et peut-être faut-il rappeler, avec Albert Camus, que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » surtout lorsque le dialogue devient à la fois solution politique, champ de bataille et horizon sans fin.
