Est de la RDC : Entre diplomatie humanitaire, guerre d’influence et économie comme arme politique

GOMA (Nord-Kivu), 24–25 avril 2026. Dans une région fracturée par des années de guerre et de méfiances superposées, la visite du chef de la MONUSCO, James Swan, à Goma ravive les lignes de fracture entre Kinshasa et l’Alliance Fleuve Congo–M23 (AFC/M23). Au cœur des échanges : cessez-le-feu, accès humanitaire, réouverture des banques et circulation de l’aide dans les Hauts et Moyens Plateaux. Derrière les mots diplomatiques, se joue une bataille plus sourde : celle du contrôle des flux financiers, humains et symboliques.

Banques closes, pouvoir en suspens

Dans les territoires sous contrôle de l’AFC/M23, la fermeture des banques est devenue un marqueur politique autant qu’un instrument économique. Corneille Nangaa, coordonnateur politique du mouvement, accuse implicitement Kinshasa d’une stratégie d’asphyxie visant à isoler ces zones du système financier national.

« La circulation financière est la circulation de la vie elle-même », écrivait Karl Polanyi, pour qui l’économie est toujours enchâssée dans le politique. Dans l’Est congolais, cette intuition prend une dimension concrète : sans banques, la vie économique se replie sur des circuits informels, fragilisant l’ensemble du tissu social. Pour l’AFC/M23, la réouverture des institutions financières n’est donc pas un simple ajustement technique, mais une revendication de normalisation politique. En filigrane, une lutte pour la reconnaissance.

L’aide humanitaire, entre secours et souveraineté

La question de l’accès humanitaire dans les Hauts et Moyens Plateaux de Fizi cristallise une autre ligne de tension. L’AFC/M23 affirme que les populations sont privées d’assistance en raison de restrictions imposées par Kinshasa, tandis que le gouvernement met en avant des impératifs de sécurité et de souveraineté. James Swan a, de son côté, salué des « avancées » dans les discussions sur l’accès humanitaire et la protection des civils, appelant les parties à maintenir leurs engagements.

Mais dans cet entre-deux diplomatique, une réalité demeure : l’aide humanitaire devient un espace de négociation politique. Comme l’écrivait Michel Foucault, « chaque pouvoir s’exerce sur un champ de possibles ». Ici, ce champ est celui des couloirs humanitaires, des survols autorisés et des corridors contrôlés.

Légitimité disputée, récit fragmenté

Au-delà du terrain humanitaire, l’AFC/M23 affronte une bataille plus insidieuse : celle de l’image. Souvent accusé dans les arènes diplomatiques d’être un mouvement soutenu par des influences étrangères, notamment rwandaises, il cherche à reconstruire une narration de gouvernance locale.

La réouverture des banques devient alors un outil stratégique : prouver l’existence d’un ordre administratif fonctionnel. Une manière de transformer, selon une logique presque weberienne, un pouvoir de fait en pouvoir reconnu.

Max Weber rappelait que « l’État est cette communauté humaine qui revendique avec succès le monopole de la légitimité ». Dans l’Est congolais, ce monopole est contesté, fragmenté, disputé — et chaque guichet bancaire fermé ou ouvert devient un symbole politique.

MONUSCO, diplomatie sous contraintes

Dans ce théâtre complexe, la MONUSCO tente d’incarner une médiation stabilisatrice. Mais son rôle reste limité par la fragmentation des autorités et la méfiance des acteurs locaux.

À Goma, James Swan a insisté sur la nécessité de consolider les mécanismes de cessez-le-feu, notamment à travers des dispositifs conjoints de vérification et de suivi.

Pourtant, comme le soulignait Hannah Arendt, « le pouvoir naît de la capacité des hommes à agir ensemble ». Or, dans l’Est de la RDC, cette action commune reste suspendue entre suspicion, rivalités et mémoires de guerre.

Flux comme champ de bataille

Derrière les discours officiels, une logique structurelle se dessine : celle du contrôle des flux. Flux financiers, flux humanitaires, flux de reconnaissance politique. Tous deviennent des instruments de pouvoir.

Dans cette configuration, la guerre ne se joue plus seulement sur les lignes de front, mais dans les infrastructures invisibles de la normalité : banques, routes aériennes, mécanismes de vérification. Giorgio Agamben avertissait que « l’état d’exception tend à devenir la règle ». L’Est congolais semble en offrir une illustration prolongée, où l’exception administrative devient un mode de gouvernance de fait.

Entre silence des guichets et bruit des armes

À Goma, les négociations avancent lentement, portées par des médiations internationales et des compromis fragiles. Mais sur le terrain, une vérité demeure : chaque banque fermée, chaque corridor humanitaire restreint, chaque accusation politique redessine les contours d’un conflit qui dépasse le militaire.

« Là où la parole échoue, les infrastructures parlent », pourrait-on dire. Et dans l’Est de la RDC, elles parlent fort par leurs absences autant que par leurs présences. Comme l’écrivait Albert Camus, « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Ici, c’est peut-être leur contrôle qui en dit le plus long.

Didier BOFATSHI

Okapi, Téléphone ya bana mboka

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