Le grand vertige

Kinshasa. Sous les murs encore humides du Complexe scolaire Lupiots, à Kinshasa, la République Démocratique du Congo a ouvert, lundi 4 mai, la 59ᵉ édition des épreuves hors session de l’Examen d’État. Plus de 1,079 million de candidats, dont près d’un demi-million de filles, se sont assis derrière les pupitres de 3.268 centres disséminés à travers 60 provinces éducationnelles et plusieurs pays voisins. Une marée humaine. Un fleuve d’espérances. Mais derrière l’euphorie des chiffres, une autre réalité remonte à la surface : celle d’un système éducatif immense, fragilisé, parfois fissuré, qui tente encore de tenir debout entre ambition nationale et crise silencieuse de la qualité scolaire.

La ministre d’État en charge de l’Éducation nationale et de la Nouvelle Citoyenneté, Raïssa Malu, a donné le coup d’envoi officiel des épreuves avant de visiter plusieurs salles d’examen. « Refusez toute forme de fraude, car la réussite n’a de valeur que si elle repose sur l’effort personnel, la préparation et l’honnêteté », a-t-elle lancé aux finalistes. Dans cette exhortation à l’intégrité se cache pourtant une inquiétude plus profonde : celle d’un examen devenu, au fil des années, le théâtre d’une lutte permanente contre les dérives du système.
L’école-fleuve
Les chiffres impressionnent. Plus d’un million de candidats. Des milliers de centres. Des provinces entières mobilisées. L’EXETAT prend désormais les dimensions d’un événement national total, presque d’un recensement de la jeunesse congolaise. Le gouvernement y voit la preuve d’une démocratisation progressive de l’accès à l’école, portée notamment par la gratuité de l’enseignement de base voulue sous la présidence de Félix Tshisekedi.
Mais cette massification scolaire agit aussi comme un révélateur brutal. Car plus les effectifs gonflent, plus les failles deviennent visibles : classes surchargées, déficit d’enseignants qualifiés, infrastructures délabrées, disparités entre villes et campagnes. Le sociologue Pierre Bourdieu avertissait : « L’école peut contribuer autant à reproduire les inégalités qu’à les corriger. » En RDC, cette phrase résonne comme une photographie du réel.
Les craies dans la poussière
Dans son allocution, la ministre a évoqué les élèves vivant dans les zones de conflits et d’insécurité. Une phrase courte. Mais lourde de sens. Car dans l’Est du pays, certains candidats composent parfois au milieu des déplacements de populations, de la peur et des traumatismes. Là-bas, passer l’EXETAT n’est plus seulement une étape académique ; c’est un acte de survie symbolique.
L’école devient alors un refuge fragile au milieu du vacarme des armes. Le pédagogue brésilien Paulo Freire écrivait : « L’éducation change les personnes. Les personnes transforment le monde. » Cette pensée éclaire le paradoxe congolais : malgré les crises, malgré les bâtiments fissurés et les tableaux effacés par le temps, des milliers de familles continuent de croire que le salut passe encore par le cahier et le stylo.
Le diplôme ou l’abîme
À Kinshasa, le ministre provincial de l’Éducation, Thierry Tshitenga, a insisté sur l’importance de la dissertation. « Elle constitue une occasion de démontrer votre capacité de réflexion, votre esprit critique et votre créativité intellectuelle », a-t-il déclaré.
Mais derrière cet idéal académique se cache une interrogation plus dérangeante : le système éducatif congolais forme-t-il encore des penseurs ou produit-il seulement des diplômés ? Dans un pays frappé par le chômage des jeunes et la précarité économique, le diplôme apparaît souvent comme un passeport vital. Une frontière invisible entre inclusion sociale et marginalisation. L’EXETAT devient alors plus qu’un examen : un rite national de légitimation sociale. Une loterie du destin. Une salle d’attente géante où toute une génération espère arracher un futur.
Le philosophe Edgar Morin rappelait : « L’éducation doit favoriser l’aptitude à organiser la connaissance plutôt qu’à accumuler les savoirs. » Or, c’est précisément cette capacité critique qui semble vaciller dans un système soumis à la pression des résultats, des statistiques et de la réussite de masse.
Le pays des tableaux noirs
L’EXETAT 2026 expose ainsi les deux visages de l’école congolaise. D’un côté, une jeunesse immense, résiliente, déterminée à croire encore au pouvoir de l’éducation. De l’autre, un appareil éducatif qui lutte contre ses propres fractures structurelles.
Le défi n’est plus seulement de scolariser. Il est désormais de transmettre un savoir solide, équitable et capable de transformer la société. L’écrivain et économiste sénégalais Felwine Sarr l’affirmait : « L’Afrique doit penser son avenir à partir de ses propres réalités. »
La RDC se trouve aujourd’hui devant cette équation historique : faire de son école un moteur de renaissance ou laisser les statistiques masquer l’effondrement silencieux de la qualité éducative. Et pendant que les copies noircissent les bancs des salles d’examen, une question continue de flotter au-dessus du pays comme une craie suspendue dans l’air : combien d’élèves réussiront réellement à transformer ce diplôme en avenir ?
