Le séisme de Washington

Kinshasa /Washington. Le tabou est tombé. Les États-Unis ont officiellement sanctionné jeudi 30 avril 2026 l’ancien président Joseph Kabila, l’accusant de soutenir l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et la rébellion du M23 dans l’Est de la République Démocratique du Congo. La décision, annoncée par l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), marque un tournant géopolitique majeur dans la crise congolaise et vient renforcer, pour la première fois à ce niveau, les accusations portées depuis des mois par le président Félix Tshisekedi contre son prédécesseur.
Washington affirme que Joseph Kabila a joué un rôle dans la « déstabilisation » de la RDC via son soutien présumé à l’AFC/M23. Les sanctions prévoient notamment le gel d’éventuels avoirs aux États-Unis ainsi que l’interdiction de toute transaction avec des entreprises ou citoyens américains.
« Ceux qui continuent de semer l’instabilité devront rendre des comptes », a déclaré le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent dans le communiqué officiel. Cette annonce intervient dans un contexte explosif, quelques mois après la chute de Goma puis de Bukavu aux mains du M23 appuyé par les troupes rwandaises, selon Kinshasa et plusieurs rapports internationaux.
Tshisekedi conforté
Depuis août 2024, Félix Tshisekedi accuse ouvertement Joseph Kabila d’être derrière l’AFC/M23. Lors d’une interview accordée à Top Congo FM, le chef de l’État avait affirmé : « L’AFC, c’est Joseph Kabila. » À l’époque, ces déclarations avaient été perçues par une partie de l’opposition comme une manœuvre politique destinée à fragiliser l’ancien président. Mais les sanctions américaines changent désormais la portée de ces accusations.
Pour Kinshasa, cette décision américaine représente une victoire diplomatique majeure. Elle donne une crédibilité internationale supplémentaire à la thèse défendue par le pouvoir congolais selon laquelle le M23 ne serait pas seulement soutenu depuis l’extérieur, mais bénéficierait aussi de relais politiques internes de haut niveau.
Lors de la Conférence sur la sécurité de Munich en février dernier, Tshisekedi avait déjà réitéré ses accusations contre Kabila après l’avancée spectaculaire des rebelles dans l’Est du pays. Aujourd’hui, Washington semble lui donner raison.
Kabila contre-attaque
Face à cette offensive diplomatique, Joseph Kabila rejette catégoriquement les accusations. Le 17 mars dernier, à l’issue d’une rencontre avec l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki, l’ex-chef de l’État congolais s’était exprimé devant la presse sud-africaine : « Ces accusations sont tout simplement infondées. La prochaine fois que vous le verrez, demandez-lui de vous fournir les preuves. » Puis cette formule, devenue depuis le symbole du duel politique qui oppose les deux hommes : « Je crois que le problème au Congo est le président Félix, la solution est le président Félix. »
Depuis plusieurs mois, Kabila tente de se repositionner comme observateur critique du régime de Tshisekedi. Dans plusieurs prises de parole accordées à des médias sud-africains et namibiens, il dénonce une mauvaise gouvernance, critique la gestion sécuritaire du pouvoir et appelle à un dialogue entre Congolais. L’ancien président insiste notamment sur la nécessité d’une solution politique globale à la crise de l’Est plutôt qu’une réponse exclusivement militaire.
Le procès de l’ancien régime
Les sanctions américaines interviennent quelques mois après la condamnation à mort par contumace de Joseph Kabila par la justice militaire congolaise pour « complicité » avec le M23 et participation à un mouvement insurrectionnel. Cette condamnation avait profondément divisé la classe politique congolaise.
Des figures de l’opposition avaient dénoncé un « procès politique » destiné à écarter Kabila du jeu national. D’autres, au contraire, y voyaient une étape historique dans la lutte contre l’impunité des élites politiques accusées de liens avec les groupes armés.
Avec les sanctions américaines, le dossier judiciaire congolais gagne désormais une nouvelle dimension internationale. Même si Washington ne valide pas juridiquement la décision des tribunaux congolais, la convergence entre les accusations de Kinshasa et les conclusions américaines renforce considérablement le poids politique de ce dossier.
L’ombre des minerais
Mais derrière cette guerre des accusations se cache une réalité plus vaste : la bataille géostratégique autour de l’Est congolais. Le Nord-Kivu et le Sud-Kivu concentrent une partie des minerais stratégiques les plus convoités au monde : cobalt, coltan, lithium et terres rares indispensables aux industries technologiques mondiales.
La crise congolaise ne se limite donc plus à un affrontement politique entre Tshisekedi et Kabila. Elle s’inscrit désormais dans une compétition régionale et internationale où se croisent intérêts sécuritaires, ambitions économiques et rivalités diplomatiques.
Comme l’écrivait Eduardo Galeano : « Les pays pauvres ne sont pas pauvres parce qu’ils manquent de richesses, mais parce qu’on les dépouille de leurs richesses. » Le paradoxe congolais demeure entier : un pays immensément riche, mais continuellement fragilisé par la guerre autour de ses ressources.
Une fracture historique
Au-delà du duel Tshisekedi-Kabila, cette crise révèle surtout les fragilités persistantes de l’État congolais. Comment des groupes armés continuent-ils de gagner du terrain malgré les accords régionaux, les opérations militaires et les interventions internationales ? Pourquoi les rébellions se reconstituent-elles continuellement dans l’Est du pays ?
Les sanctions américaines ne règlent pas ces questions fondamentales. Elles ouvrent plutôt une nouvelle phase politique où s’affrontent désormais deux récits : celui d’un pouvoir qui affirme défendre la souveraineté nationale contre des réseaux insurrectionnels ; et celui d’un ancien président qui se présente comme victime d’une instrumentalisation politique.
Comme le rappelait Frantz Fanon : « Chaque génération doit découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » La RDC semble aujourd’hui suspendue entre ces deux chemins : reconstruire un consensus national ou s’enfoncer davantage dans une guerre des légitimités où la vérité politique devient elle-même un champ de bataille.
