Le pouvoir sous condition de guerre

Kinshasa, 27 avril 2026, Le député national Crispin Mbindule Mitono a ravivé une controverse majeure au cœur de la République Démocratique du Congo en affirmant que « sans terminer la guerre, Félix Tshisekedi ne cédera pas son fauteuil ». Une déclaration faite depuis sa base de Butembo, dans un contexte de tensions persistantes liées au conflit dans l’Est du pays. L’élu appelle parallèlement à une révision urgente de la Constitution de 2006, qu’il juge « dépassée » et inadaptée aux réalités actuelles. Dans une atmosphère politique déjà électrique, ses propos relancent le débat sur la relation entre guerre, légitimité du pouvoir et architecture institutionnelle de l’État.
Le pouvoir suspendu à la guerre
La formule de Crispin Mbindule Mitono agit comme une équation politique brute : pas de fin de conflit, pas de transition effective du pouvoir. Dans cette lecture, la guerre à l’Est devient non seulement un enjeu sécuritaire, mais un facteur structurant du calendrier politique national.
Cette logique rejoint indirectement la pensée de Carl Schmitt, pour qui « est souverain celui qui décide de l’état d’exception ». Ici, l’exception n’est plus un accident : elle devient une durée. La guerre cesse d’être un épisode pour devenir un cadre. Dans les territoires de l’Est de la RDC, où les conflits armés se prolongent, cette lecture politique transforme l’instabilité en variable centrale de gouvernance.
Constitution contestée, ordre renégocié
Au-delà de la guerre, le député cible le texte fondamental du pays. Selon lui, la Constitution de 2006 aurait été façonnée sous influence étrangère et ne correspond plus aux aspirations du peuple congolais. Dans cette perspective, il affirme la nécessité d’une refonte institutionnelle incluant notamment la création d’un poste de vice-président et une reconfiguration de la durée du mandat présidentiel. Cette dynamique rappelle les analyses de Montesquieu, selon lesquelles « tout pouvoir tend à s’accroître s’il n’est limité par des contrepoids ». Toute réforme constitutionnelle devient alors un champ de tension entre adaptation et recomposition du pouvoir.
Guerre et légitimité : un pouvoir sous contrainte
La déclaration selon laquelle le président ne quitterait pas ses fonctions avant la fin de la guerre introduit une lecture conditionnelle de la légitimité politique. Max Weber distinguait la légitimité légale, traditionnelle et charismatique. Mais dans un contexte de conflit prolongé, une quatrième logique émerge : la légitimité par la survie de l’État. Le pouvoir est alors évalué non seulement sur sa légalité, mais sur sa capacité à maintenir l’unité nationale. Dans ce cadre, la guerre devient un critère implicite de validation politique, transformant la continuité de l’exécutif en mécanisme de stabilisation.
Le temps politique compressé
L’enjeu dépasse la simple réforme institutionnelle. Il s’agit d’une reconfiguration du temps politique lui-même. Hannah Arendt écrivait que « le pouvoir correspond à la capacité humaine non seulement d’agir mais d’agir de concert ». Or, lorsque la guerre devient structurelle, cette action collective est continuellement repliée sur l’urgence. La conséquence est une temporalité politique suspendue, où les transitions deviennent dépendantes de facteurs sécuritaires plutôt que de cycles démocratiques classiques.
Entre souveraineté et exception permanente
En filigrane, les propos de Crispin Mbindule Mitono révèlent une tension fondamentale : celle entre souveraineté institutionnelle et logique d’exception. Hobbes, dans Le Léviathan, rappelait que l’État naît pour sortir les hommes de la guerre de tous contre tous. Mais lorsque la guerre persiste, l’État se retrouve paradoxalement défini par ce qu’il devait abolir. Ainsi, la frontière entre gouvernance normale et gestion de crise s’estompe, installant une zone grise où le pouvoir se justifie par la continuité de la menace.
Le pouvoir face à son propre reflet
Au cœur de cette controverse, une interrogation demeure : la guerre est-elle encore un obstacle à la politique, ou est-elle devenue son architecture invisible ? « Le pouvoir n’est jamais stable, il est un mouvement perpétuel entre légitimité et contrainte », suggérait Michel Foucault. Et comme un écho final, Machiavel rappelait déjà dans Le Prince : « Il est beaucoup plus sûr d’être craint que d’être aimé ». En RDC, entre Constitution contestée et guerre persistante, le pouvoir semble désormais suspendu à sa propre condition de survie.
Didier BOFATSHI
opinion info / VFI7
