RDC-Numérique : “Une révolution lente mais irréversible”, analyse du conseiller Numérique Hans Boyeye après les États généraux

Entre bilan critique et promesse d’un basculement historique

Kinshasa, 27 avril 2026. L’issue des États généraux des postes, télécommunications et nouvelles technologies de l’information et de la communication tenus à Kinshasa, le conseiller numérique de la rectrice de l’Université pédagogique nationale (UPN) et Chef des Travaux, Hans Boyeye Bolanga, a livré une lecture à la fois rétrospective et prospective de l’avenir numérique de la République Démocratique du Congo. Dans un entretien marqué par une forte charge analytique, il revient sur les retards structurels du secteur, tout en projetant une vision ambitieuse d’un État congolais transformé par le numérique à l’horizon 2030. Une projection qu’il inscrit dans la dynamique de la « RDC Digital Nation 2030 ».

“Nous avons longtemps confondu connexion et transformation”

Pour Hans Boyeye Bolanga, le diagnostic posé lors des États généraux n’est pas nouveau, mais il est désormais assumé politiquement. « La RDC n’a pas seulement un problème d’infrastructure numérique. Elle a longtemps eu un problème de vision du numérique », affirme-t-il d’emblée. Le conseiller de l’UPN insiste sur une erreur historique : la réduction du numérique à la téléphonie mobile et à la connectivité basique.

« Pendant des années, nous avons pensé que le simple accès au téléphone suffisait à entrer dans la modernité. Or, la société numérique est une société de production, de données, d’intelligence et de gouvernance. »

Cette lecture rejoint Manuel Castells, pour qui « la société en réseau restructure les relations de pouvoir autour des flux d’information ». En RDC, selon Boyeye Bolanga, ces flux restent encore fragmentés, inégaux et sous-exploités.

“Le retard n’est pas une fatalité, mais une structure à déconstruire”

Revenant sur l’état actuel du secteur, le conseiller numérique évoque une réalité qu’il qualifie de “structurellement inachevée”. « Nous avons une infrastructure numérique encore embryonnaire. Mais l’embryon n’est pas une condamnation, c’est un commencement. » Il cite notamment le faible taux de couverture en fibre optique, la fracture numérique territoriale et la faible numérisation des services publics. Mais pour lui, ce retard peut devenir un levier stratégique.

« Les pays qui n’ont pas hérité d’une infrastructure lourde peuvent parfois aller plus vite dans l’innovation, à condition de faire les bons choix politiques. » Une idée qui fait écho à la théorie de la “destruction créatrice” de Joseph Schumpeter, selon laquelle le progrès naît souvent de la rupture des modèles anciens.

“La RDC entre dans la société de la donnée”

Dans sa projection, Hans Boyeye Bolanga affirme que le pays est à la veille d’un basculement civilisationnel. « Nous sortons lentement de la société de l’information pour entrer dans la société de la donnée. Et cela change tout. » Il insiste sur la nécessité de transformer les infrastructures en écosystèmes intelligents : e-gouvernance, services publics numériques, interopérabilité des systèmes, et souveraineté des données.

Cette vision rejoint celle de Yochai Benkler, qui décrit l’économie numérique comme une économie de réseaux où « la valeur est produite par la circulation de l’information plutôt que par sa simple possession ».

“Le numérique est une souveraineté invisible”

L’un des axes centraux de son intervention concerne la souveraineté. « Aujourd’hui, la souveraineté ne se limite plus aux frontières physiques. Elle est aussi numérique. Celui qui contrôle ses données contrôle une partie de son avenir. » Il alerte sur le risque de dépendance 2technologique si la RDC ne développe pas ses propres capacités d’infrastructure et de régulation. Cette idée rejoint Saskia Sassen, qui parle d’« infrastructures critiques de la globalisation », soulignant que les réseaux numériques structurent désormais les rapports de puissance entre États.

“L’université doit devenir un laboratoire numérique national”

En tant que cadre de l’UPN, Hans Boyeye Bolanga insiste également sur le rôle de l’université. « L’université congolaise ne peut pas rester un simple lieu de transmission. Elle doit devenir un centre de production numérique. » Il appelle à une refonte des curricula, à l’intégration massive de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité et de la data science dans les formations. Cette vision rejoint les analyses de Castells selon lesquelles la connaissance est devenue « la principale source de productivité dans l’économie globale ».

“2030 sera un test, pas un slogan”

Pour conclure, le conseiller adopte un ton résolument prospectif. « RDC Digital Nation 2030 ne doit pas être un slogan politique. Ce doit être un test historique. Soit, nous réussissons notre transition numérique, soit nous restons périphériques dans l’économie mondiale. » Il met en garde contre les réformes symboliques sans impact structurel. « Le numérique ne pardonne pas les demi-mesures. Il amplifie les choix, il ne les compense pas. »

Une transition entre retard et accélération

La lecture de Hans Boyeye Bolanga s’inscrit dans une dynamique plus large : celle d’un pays en transition entre sous-équipement structurel et ambition de modernisation accélérée. Comme le rappelait Manuel Castells, « la technologie n’est pas neutre, elle incarne des relations de pouvoir ». Et pour reprendre Pierre Lévy, penseur du numérique : « l’intelligence collective est la nouvelle richesse des sociétés connectées ».

Dans cette perspective, la RDC ne fait pas que rattraper un retard : elle tente de redéfinir sa place dans une société mondiale désormais gouvernée par les flux, les données et les réseaux.

Didier BOFATSHI

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