Faden House sous tension
À Kinshasa, la conférence de presse de Martin Fayulu a provoqué une nouvelle secousse politique. Vendredi 08 mai 2026, à Faden House, l’opposant congolais a demandé à Félix Tshisekedi de « s’excuser d’avoir volé l’élection de 2018 », estimant que cette crise électorale serait à l’origine des drames actuels que traverse la RDC.
Cette déclaration intervient dans un contexte marqué par la guerre persistante dans l’Est du pays, les accusations contre le Rwanda, les débats autour du dialogue inclusif et les fractures politiques toujours ouvertes depuis la présidentielle de 2018.
Mais cette sortie de Fayulu soulève un paradoxe majeur : comment dénoncer depuis des années l’agression rwandaise comme cause principale de la guerre à l’Est et présenter aujourd’hui cette même guerre comme la conséquence directe d’un contentieux électoral interne ?
Le paradoxe qui fissure le récit
Pendant plusieurs années, Martin Fayulu s’est imposé comme l’une des principales figures politiques dénonçant l’ingérence rwandaise dans l’Est de la RDC. Marches populaires, déclarations publiques et mobilisations politiques avaient alors construit un discours centré sur une menace extérieure contre la souveraineté congolaise. Cette lecture rejoint celle défendue par le président Tshisekedi et soutenue par plusieurs partenaires internationaux : la crise sécuritaire dans l’Est ne serait pas une guerre interne, mais une agression étrangère alimentée par des groupes armés soutenus de l’extérieur.
Or, en affirmant aujourd’hui que la guerre actuelle trouve sa source dans le « vol électoral » de 2018, Fayulu déplace brutalement le centre du débat. Le conflit cesse d’être exclusivement présenté comme une question géopolitique régionale pour devenir également le produit d’une crise de légitimité politique née à Kinshasa.
Deux récits s’affrontent désormais :
- celui de l’agression extérieure ;
- celui d’un chaos politique né des urnes contestées.
Tshisekedi accusé, Kabila et Nangaa épargnés
L’autre point de fracture concerne les responsabilités dans la présidentielle de 2018. À cette époque, Félix Tshisekedi n’était qu’un candidat parmi d’autres, au même titre que Martin Fayulu. L’organisation du scrutin relevait du pouvoir de Joseph Kabila, tandis que la Commission Electorale Nationale Indépendante était dirigée par Corneille Nangaa.
Dans l’opinion congolaise, notamment au regard du fonctionnement historique des systèmes électoraux africains fortement centralisés, beaucoup considèrent que les résultats dépendent davantage des institutions contrôlées par le pouvoir que des simples candidats.
Dès lors, une interrogation traverse le débat public : pourquoi Fayulu accuse-t-il principalement Tshisekedi d’avoir « volé » l’élection sans exiger les mêmes explications de Kabila et Nangaa, qui détenaient pourtant le contrôle institutionnel du processus électoral ?
Le fantôme du “monstre”
Le nom de Corneille Nangaa revient avec insistance dans cette controverse. Après la chute de Goma, l’ancien président de la CENI avait affirmé avoir « fabriqué le monstre » avant de prendre les armes pour combattre ce même « monstre ». Une déclaration qui continue de résonner dans la scène politique congolaise.
Pour plusieurs observateurs, cette phrase renforce les contradictions du débat actuel. Car pendant que Fayulu accuse Tshisekedi, il continue de soutenir l’idée d’un dialogue inclusif impliquant des figures liées au système électoral de 2018, notamment Nangaa. Cette posture alimente des critiques sur une possible redistribution sélective des responsabilités historiques. Comme l’écrivait George Orwell : « Le langage politique est conçu pour rendre les mensonges crédibles. »
Une guerre des récits
Au-delà des affrontements politiques, cette polémique révèle surtout une bataille autour du récit national congolais. Qui porte réellement la responsabilité de la crise actuelle ? Les acteurs extérieurs accusés d’alimenter l’instabilité dans l’Est ? Ou les fractures politiques issues de la présidentielle de 2018 ? La question devient centrale dans un pays où la guerre, les élections et les alliances politiques se mêlent dans une mémoire collective profondément divisée.
Comme le rappelait Hannah Arendt : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit rien. » Et dans cette RDC où les récits s’entrechoquent pendant que l’Est continue de saigner, la vérité politique semble désormais prisonnière du vacarme des camps adverses.
Didier BOFATSHI

