Le silence numérique de Téhéran

Téhéran. En Iran, Internet n’est plus un droit universel. Il devient un privilège filtré, tarifé, sélectionné. Selon une information consultée sur Radio France Internationale (RFI) par la rédaction de Voltefaceinfos7.com, les autorités iraniennes ont instauré un système baptisé « Internet Pro », réservé à certaines catégories d’utilisateurs triés sur dossier. Pendant que des millions d’Iraniens restent plongés dans un blackout numérique inédit depuis plus de soixante jours, une élite autorisée continue d’accéder librement au web mondial.
Dans un pays traversé par la guerre, la répression et l’effondrement économique, Téhéran transforme désormais l’accès à Internet en instrument de contrôle politique. Le réseau devient frontière. La connexion devient allégeance.
Le web sous cadenas
Depuis les manifestations du mouvement vert de 2009 jusqu’aux soulèvements ayant suivi la mort de Mahsa Amini en 2022, le pouvoir iranien a progressivement resserré l’étau numérique. Mais jamais la mécanique de contrôle n’avait atteint une telle ampleur.
Le système « Internet Pro » instaure un accès différencié au réseau mondial. Entrepreneurs, médecins, universitaires ou commerçants peuvent obtenir une connexion stable après vérification de leurs documents professionnels et personnels. Pour les autres, l’internet mondial devient inaccessible ou sévèrement limité.« Le privilège remplace désormais le droit », résume l’ONG Filterbaan. Cette architecture numérique fracture la société entre citoyens connectés et citoyens invisibles. Une hiérarchie silencieuse s’installe : ceux qui parlent encore au monde et ceux que l’État réduit au mutisme.
La muraille invisible
Le professeur Kavé Salamatian, spécialiste des réseaux internet et de l’Iran, décrit un système de contrôle d’une précision redoutable. « Les autorités ont mis en place un contrôle fin du trafic internet qui permet de couper une partie de la rue sans couper l’autre », explique-t-il.
L’Iran expérimente ainsi une nouvelle génération de souveraineté numérique : un internet à géométrie politique variable. La neutralité du net s’effondre sous le poids de la sécurité d’État. Dans une logique constructiviste, le pouvoir iranien redéfinit la notion même de citoyenneté numérique. Être connecté ne dépend plus d’un droit fondamental, mais d’une conformité implicite au récit officiel. Comme l’écrivait Michel Foucault, « le pouvoir s’exerce bien plus qu’il ne se possède ». En Iran, ce pouvoir circule désormais dans les fibres optiques, les serveurs et les adresses IP.
L’économie étranglée
Mais verrouiller Internet revient aussi à étrangler l’économie. Selon NetBlocks, les pertes liées aux coupures atteindraient 37 millions de dollars par jour. Des millions d’Iraniens voient leurs revenus directement affectés par ce blackout numérique prolongé. Le régime tente donc un équilibre précaire : maintenir le contrôle sécuritaire sans détruire totalement l’économie numérique dont dépend une partie croissante de la population.
Cette contradiction rappelle l’analyse de Manuel Castells : « Le pouvoir dans la société en réseau réside dans le contrôle de la communication ». Pourtant, contrôler excessivement cette communication finit aussi par asphyxier l’État lui-même. L’Iran marche ainsi sur une ligne de faille : sécuriser le régime sans provoquer une implosion sociale.
La guerre comme prétexte
Depuis la guerre déclarée le 28 février par les États-Unis et Israël, la logique sécuritaire est devenue l’argument absolu de Téhéran. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Aragchi, justifie les restrictions par la lutte contre des « opérations terroristes » venues de l’étranger. La porte-parole du gouvernement, Fatemeh Mohajerani, promet que « la situation d’internet changera lorsque la situation reviendra à la normale ».
Mais derrière cette rhétorique sécuritaire se dessine une réalité plus profonde : la guerre offre au régime l’occasion d’imposer des dispositifs qu’il ne pouvait auparavant appliquer à grande échelle. Le conflit devient accélérateur autoritaire.
Les murs et les hommes
Téhéran construit une muraille numérique. Une forteresse invisible faite de surveillance, de filtrage et de sélection sociale. Mais l’histoire enseigne que les murs technologiques finissent toujours par rencontrer la volonté humaine.
Kavé Salamatian le rappelle avec une formule devenue presque prophétique : « Aucune muraille ne sera plus haute que l’envie des gens de la passer. » Et derrière les écrans noirs de l’Iran, une autre bataille se joue désormais : celle du droit d’exister dans le monde connecté.
Didier BOFATSHI
