Sanctionné par Washington qui l’accuse de « semer l’instabilité » dans son pays en soutenant le groupe armé M23, condamné à mort par Kinshasa, son réseau décapité, Joseph Kabila semble aujourd’hui acculé. Un étau qui se resserre depuis dix-huit mois autour de l’ancien président congolais.

Le 30 avril 2026, l’Office of foreign assets control (OFAC) du département américain du Trésor a imposé des sanctions à Joseph Kabila Kabange, ancien président de la République Démocratique du Congo à 2019. Le motif avancé : avoir apporté un soutien financier à l’AFC/M23, la coalition politico-militaire qui cherche à renverser le gouvernement de Félix Tshisekedi à Kinshasa.
La mesure est sévère : gel de tous les avoirs aux États-Unis, interdiction pour toute personne ou entité américaine de traiter avec lui. Elle s’inscrit dans une logique plus large de soutien aux accords de Washington signés en décembre 2025 entre Kinshasa et Kigali sous l’égide de Donald Trump. Pour Washington, Joseph Kabila est « un obstacle à la paix dans l’est de la RDC ».
Cette décision américaine vient s’ajouter à une série de coups qui ont frappé l’ancien chef d’État depuis 2025 : une condamnation à mort prononcée par la justice militaire congolaise pour « crimes de guerre » et « trahison », l’arrestation de ses proches collaborateurs et la mise sous pression continue de son parti, le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD).
La liste des proches de Jospeh Kabila touchés par les arrestations est longue. Aubin Minaku, vice-président du PPRD, a été arrêté et placé en détention par le Conseil national de cyberdéfense, un service rattaché à la présidence. Ses avocats n’ont pas pu lui rendre visite pendant plusieurs semaines.
Emmanuel Ramazani Shadary, ex-candidat à la présidentielle de 2018 et secrétaire permanent du PPRD, a été arrêté dans des conditions particulièrement brutales : plusieurs dizaines d’hommes armés, cagoulés, ont fait irruption à son domicile vers 3h30 du matin, ont fouillé ses affaires et l’ont emmené à bord de véhicules militaires. Sa famille est restée sans nouvelles plusieurs jours.2
Seth Kikuni, membre du mouvement «Sauvons le Congo » lancé par Joseph Kabila à Nairobi en octobre 2025, a choisi l’exil en Belgique. Tharcisse Loseke n’est pas rentré non plus. Au sein même du PPRD, des cadres secondaires ont également été arrêtés en décembre 2025.
Kabila joué sur plusieurs tableaux à la fois
C’est ici que les choses deviennent plus complexes. Car malgré l’étau qui se resserre autour de lui, l’ancien président ne s’est pas résigné. Bien au contraire, il multiplie les mouvements sur différents fronts simultanément.
Sur le plan diplomatique d’abord. Fin décembre 2025, selon des informations de RFI, Joseph Kabila s’est rendu à Luanda où il a été reçu par la présidence angolaise. L’Angola, qui avait annoncé son retrait du rôle de médiateur en mars 2025, cherchait à revenir au centre du jeu diplomatique dans la crise congolaise. Kabila y a notamment mis sur la table la question de sa condamnation à mort, présentée par son camp comme un « verrou » à tout dialogue politique. Le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, a estimé de son côté que le mouvement « Sauvons la RDC » s’était « auto-exclu » du dialogue national pour n’avoir pas nommé « l’ennemi » rwandais.
Sur le plan médiatique ensuite. Après des années de relative discrétion, Joseph Kabila a choisi de parler. En mars 2026, il a accordé une série d’entretiens à la presse internationale, dont un à La Libre Belgique publié le 23 mars, jour anniversaire de la signature de l’accord de 2009 qui a donné son nom au M23. Il y qualifie le président Tshisekedi de « va-t-en-guerre », critique les négociations de Doha et de Washington, et appelle à « balayer le système ».
Sur le plan organisationnel enfin. En avril 2026, une réunion a été tenue dans un pays de l’Afrique australe pour évaluer l’action du mouvement « Sauvons la RDC » et lui donner une nouvelle direction. Kabila cherche également à relancer le PPRD depuis la diaspora et à maintenir des contacts avec plusieurs chefs d’État africains.
Les sanctions : un piège ou une tribune ?
Dans son communiqué daté du 30 avril 2026, Joseph Kabila ne capitule pas, il contre-attaque. L’ancien président dénonce une décision « politiquement motivée », fondée sur « le narratif du pouvoir de Kinshasa », et accuse Washington de cautionner ce qu’il appelle une « dictature ». Il annonce ainsi qu’il pourrait saisir les voies légales pour contester la décision, tout en réaffirmant son attachement à l’unité nationale et à la démocratie.
« En se posant en personne persécutée par une alliance entre Kinshasa et Washington, Kabila cherche à occuper une position symétrique à celle de Tshisekedi : celle d’un homme d’État injustement stigmatisé, dont la cause résonne dans l’opinion congolaise, africaine et au sein de la diaspora », explique un diplomate.
Il y a toutefois une limite à cette stratégie. « Les sanctions de l’OFAC peuvent avoir des effets concrets. Elles couperaient Kabila des circuits financiers internationaux, compliqueraient ses déplacements et fragiliseraient sa capacité à soutenir des opérations depuis l’extérieur. Elles envoient également un signal fort aux intermédiaires qui pourraient vouloir t2raiter avec lui », confie par ailleurs un diplomate américain à RFI.
Joseph Kabila n’est pas hors-jeu, mais coincé
La question de savoir si Joseph Kabila est « hors-jeu » appelle une réponse nuancée. Il n’est pas neutralisé. Il conserve un réseau, surtout une audience dans l’espace Katanga et il reste une variable dans l’équation congolaise.
Mais il est coincé dans une contradiction structurelle : pour exister politiquement, il doit se battre sur tous les fronts à la fois judiciaire, diplomatique, médiatique, politique, depuis l’exil ou depuis Goma, sans base arrière sécurisée, et dans un rapport compliqué avec l’Occident. Kinshasa et Washington ont tous deux intérêt à le marginaliser. C’est ce qu’ils font.
L’homme qui entend « balayer le système » et « mettre fin à la dictature » est lui-même présenté par ses adversaires comme le problème plutôt que comme la solution. Ses prochains défis seront de prouver que son mouvement peut se structurer malgré les arrestations, mobiliser l’opinion depuis la diaspora, et s’imposer comme un interlocuteur incontournable dans tout futur dialogue, même contraint, même sanctionné.
Pour l’heure, le verdict le plus clair appartient au calendrier. À moins d’un an du lancement de « Sauvons la RDC », « la RDC n’est pas sauvée, et Joseph Kabila est plus isolé que jamais. Mais dans la politique congolaise, le rebond n’a jamais été impossible », conclut un autre diplomate occidental en poste à Kinshasa.
RFI
