À l’issue de son conclave de Rome, tenu du 24 au 27 octobre 2026, la Coalition Article 64 (C64) affirme vouloir préserver les engagements stratégiques issus de l’Accord de Washington entre la République Démocratique du Congo et les États-Unis. Cette orientation soulève une question politique majeure : comment concilier cette position avec les réserves exprimées antérieurement par plusieurs figures de son présidium sur les arrangements miniers, sécuritaires et la souveraineté nationale ? Pour y répondre, il faut distinguer les faits, les changements de discours et les intentions qui restent à démontrer.
Les faits derrière la séquence
Le 4 décembre 2025, la RDC et les États-Unis ont signé l’Accord de Washington, dans un contexte où la diplomatie, la sécurité dans l’Est congolais et les intérêts économiques liés aux ressources naturelles sont étroitement imbriqués.
Avant et après cette signature, plusieurs responsables aujourd’hui associés à la C64 avaient exprimé des réserves sur des initiatives diplomatiques ou économiques liées à ce rapprochement.
Le 6 avril 2025, Delly Sesanga mettait en garde contre un éventuel échange entre ressources minières et garanties sécuritaires : « Il est très dangereux, après tout ce qui a échoué, de procéder à un troc sécuritaire. » Cette déclaration intervenait au stade des discussions sur un partenariat envisagé.
Le 25 avril 2025, Jean-Marc Kabund dénonçait le risque d’atteinte à la souveraineté nationale : « Sous couvert de pacification de l’Est, le régime s’apprête à hypothéquer notre souveraineté. »
Le 30 avril 2025, Moïse Katumbi, Martin Fayulu et Delly Sesanga figuraient parmi les responsables politiques demandant la publication des accords et arrangements en discussion, au nom de la transparence et de l’information de la population.
Le 18 novembre 2025, Fayulu insistait encore sur la nécessité d’une réconciliation nationale et d’un dialogue inclusif. Le 29 janvier 2026, Augustin Matata Ponyo soulignait, dans une déclaration plus générale, que les accords internationaux ne pouvaient durablement fonctionner sans confiance entre les acteurs politiques et entre les dirigeants et la population.
Ces prises de position ne sont pas identiques. Certaines concernent la souveraineté, d’autres la transparence, la sécurité ou la légitimité politique. Elles révèlent néanmoins une préoccupation commune : les engagements internationaux de la RDC doivent être évalués à l’aune de leurs conséquences nationales.
À Rome, la C64 affirme désormais vouloir préserver les engagements stratégiques issus de Washington. Le rapprochement entre ces deux séquences mérite examen.
Le mécanisme à comprendre
Le débat ne se réduit pas à l’alternative entre soutenir ou rejeter l’Accord de Washington. Un accord diplomatique peut réunir plusieurs dimensions : coopération sécuritaire, engagement politique, investissements, accès aux ressources, mécanismes de suivi et garanties institutionnelles. Un acteur peut approuver certaines dispositions tout en contestant d’autres modalités.
C’est ici que se situe le principal test de cohérence de la C64 : que désigne exactement l’expression « engagements stratégiques » ?
S’agit-il de préserver l’ensemble des obligations souscrites par l’État congolais, de maintenir les acquis diplomatiques tout en renégociant certaines dispositions économiques, ou de défendre le principe d’un partenariat avec Washington sans approuver automatiquement chaque clause de son cadre d’application ?
Ces interprétations n’ont pas les mêmes conséquences. Préserver un canal diplomatique ne signifie pas nécessairement valider toutes les conditions économiques qui lui sont associées. Inversement, invoquer la souveraineté ne suffit pas à démontrer qu’un engagement précis est défavorable : il faut examiner son contenu, ses garanties, ses bénéficiaires, ses obligations réciproques et ses mécanismes de contrôle.
Une analyse rigoureuse doit donc séparer trois niveaux : l’objectif politique annoncé, les instruments juridiques qui le mettent en œuvre et les effets concrets que leur application pourrait produire. Sans cette distinction, le débat risque de rester prisonnier de slogans opposant souveraineté et partenariat international.
Trois lectures possibles
Première lecture : le pragmatisme diplomatique. La C64 pourrait considérer que les engagements pris par un État dépassent les alternances politiques et qu’une rupture systématique fragiliserait la crédibilité internationale de la RDC. Dans cette hypothèse, préserver les acquis ne signifie pas abandonner toute critique, mais éviter qu’un changement de pouvoir entraîne une remise en cause automatique de la parole de l’État.
Deuxième lecture : une clarification de la position initiale. Les critiques antérieures portaient peut-être davantage sur l’opacité des négociations, le risque de troc sécuritaire ou les garanties de souveraineté que sur toute coopération avec les États-Unis. La déclaration de Rome pourrait alors traduire une distinction entre l’objectif stratégique et les conditions de sa réalisation. Pour confirmer cette lecture, la C64 devrait préciser quelles réserves demeurent et quelles garanties elle exige.
Troisième lecture : un repositionnement politique. Dans une coalition d’opposition, la définition d’une politique étrangère commune peut répondre à la nécessité de présenter une alternative gouvernementale crédible. La volonté de préserver certains engagements pourrait viser à rassurer les partenaires extérieurs et les acteurs économiques. Cette hypothèse est politiquement plausible, mais elle ne peut être présentée comme un fait sans éléments sur les motivations des dirigeants.
Ces lectures ne s’excluent pas nécessairement. Une coalition peut simultanément rechercher la continuité de l’État, clarifier ses critiques et adapter sa communication politique.
Ce que les faits permettent de dire
À ce stade, un changement de formulation collective est rapporté : la C64 affirme vouloir préserver les engagements stratégiques de Washington. Des déclarations antérieures de plusieurs de ses figures montrent, dans des contextes distincts, des inquiétudes concernant la souveraineté, la transparence, la sécurité et la confiance politique.
En revanche, les éléments disponibles ne démontrent pas que chacun des cinq dirigeants ait explicitement rejeté l’accord final du 4 décembre 2025, ni qu’ils aient désormais renoncé à toutes leurs réserves. Il faut également éviter de confondre l’Accord de Washington lui-même avec les projets, négociations et arrangements qui l’ont précédé ou qui peuvent en découler.
La question décisive n’est donc pas seulement de savoir si la C64 a changé de discours. Elle est de déterminer si sa nouvelle position repose sur des critères publics, cohérents et vérifiables. Une clarification convaincante devrait identifier les engagements à préserver, les clauses à contrôler, les garanties de souveraineté requises et les modalités de transparence proposées.
Le politologue Max Weber, dans Le Savant et le Politique, distingue notamment la responsabilité politique des seules convictions. Appliquée ici, cette exigence invite à juger la position de la C64 non seulement à travers ses déclarations, mais aussi à partir des critères et des conséquences qu’elle est prête à assumer.
Continuité de l’État et responsabilité politique
La continuité de l’État signifie qu’un changement de majorité ne conduit pas automatiquement à annuler tous les engagements internationaux antérieurs. Mais cette continuité n’interdit ni le contrôle démocratique, ni la transparence, ni la renégociation lorsque les mécanismes juridiques le permettent. La difficulté consiste à distinguer la crédibilité internationale du pays de l’approbation inconditionnelle de chaque disposition d’un accord.
Les faits disponibles justifient un examen de cohérence, mais ne suffisent pas à établir une volte-face générale. La clarification stratégique reste une interprétation possible, à condition que la coalition explique ce qu’elle conserve, ce qu’elle conteste et pourquoi. Si la C64 accédait aux responsabilités, quelles dispositions préserverait-elle intégralement, lesquelles soumettrait-elle à un contrôle renforcé et selon quelles garanties rendrait-elle compte de ses choix à la population congolaise ?
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