Quand la rue parle sous la crosse : À Goma, la marche n’est plus un cri : elle est devenue un murmure imposé

À trois ans d’intervalle, Goma a vu ses rues dire deux choses opposées. En 2022, la foule refusait l’arrivée de forces étrangères soupçonnées de duplicité. En 2025, ces mêmes rues sont filmées comme acquiesçant à ceux qui les dominent. Entre les deux images, il n’y a pas une volte-face populaire, mais une réalité plus sombre : celle d’une parole confisquée par les armes.
La rue, hier espace de refus
En décembre 2022, Goma marchait contre l’ombre. L’ombre d’une armée étrangère annoncée comme pacificatrice, mais perçue comme complice. L’ombre d’un M23 déjà connu, déjà craint, déjà inscrit dans la mémoire des violences. Cette marche-là était fragile, interdite, heurtée par les forces de l’ordre. Elle n’en était pas moins volontaire. Elle surgissait d’un espace civique encore debout, où la rue restait un lieu de contradiction, où la peur n’avait pas totalement effacé la parole. Goma parlait alors comme parlent les villes blessées mais libres : à voix haute, au risque de la répression.
La rue, aujourd’hui théâtre contraint
Trois ans plus tard, la rue est toujours pleine. Mais elle ne parle plus de la même manière. Sous occupation armée, la rue cesse d’être un espace politique pour devenir un décor. La foule n’y exprime plus une opinion ; elle y accomplit une injonction. Marcher n’est plus choisir, c’est éviter. Éviter le soupçon, éviter la sanction, éviter d’être désigné. Ce que l’on voit n’est pas une adhésion, mais une chorégraphie de survie.
C’est ce que résume Patrick Muyaya lorsqu’il évoque des victimes sommées de manifester pour leurs bourreaux. La sociologie politique donne un nom à ce phénomène : violence symbolique, préférence falsifiée, consensus fabriqué. Les mots varient, la réalité demeure : la contrainte produit des images, jamais de la légitimité.
La mémoire ne marche pas au pas
La mémoire, elle, refuse d’obéir. Elle ne défile pas. Elle ne brandit pas de pancartes. Dans l’est du Congo, la mémoire est souterraine, lourde de fosses, de fuites, de retours impossibles. Elle se transmet à voix basse, dans les familles, dans les silences. La mémoire collective peut être étouffée, jamais effacée.
Goma n’a pas oublié 2012. Goma n’a pas oublié 2022. Elle n’oubliera pas 2025. Les marches organisées sous la contrainte visent moins les habitants que les écrans du monde. Elles cherchent à transformer la peur en apparence de consentement. Mais aucune mise en scène ne dissout les faits, aucune foule encadrée ne neutralise la responsabilité pénale. Aucune adhésion ne naît sous la menace. Et chaque crime, indépendamment des images produites, appelle une réponse judiciaire.

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