
Dans les terres profondes du Kasaï-Central, à Dimbelenge, un silence dense s’installe sur les collines de Bena Nselenge. La chefferie, jadis ancrée dans la stabilité des lignées, est aujourd’hui aspirée dans une zone de friction où se confrontent mémoire coutumière et rationalité administrative. Entre ces deux pôles, la légitimité se fragmente et l’équilibre communautaire vacille.
Couronnes contestées
La loi n°15/015 du 25 août 2015, qui encadre la désignation des chefs coutumiers, apparaît ici traversée par des lectures divergentes. Les familles régnantes affirment une dépossession progressive de leur droit traditionnel de désignation. Ce glissement, lorsqu’il n’est pas clarifié, transforme la coutume en champ de contestation permanente. Michel Foucault rappelait que « le pouvoir produit la réalité qu’il organise » : ici, la réalité coutumière devient elle-même disputée.
Cartes du pouvoir
Dans les espaces administratifs, des arbitrages successifs sont perçus localement comme des reconfigurations du pouvoir traditionnel. Les décisions prises en dehors des structures coutumières renforcent un sentiment de rupture entre gouvernance étatique et légitimité ancestrale. Jean-François Bayart soulignait que « l’État est un champ de forces en compétition permanente », ce qui, en contexte local, peut amplifier les tensions au lieu de les résoudre.
Uniformes dans la tension
L’implication perçue des dispositifs sécuritaires dans un différend coutumier au groupement Bena Nselenga ajoute une charge explosive à une situation déjà fragile. Lorsque la force publique est perçue comme partie prenante, le conflit cesse d’être symbolique : il devient potentiellement physique. Achille Mbembe décrit cette zone grise comme une « indistinction entre autorité et contrainte », où la frontière entre arbitrage et coercition se brouille dangereusement.
Terres sous pression
Au niveau communautaire, l’absence de résolution claire du droit des familles régnantes crée une accumulation de frustrations, de méfiances et de divisions internes. Dans de telles conditions, les sociétés locales deviennent vulnérables à des escalades rapides, où un différend institutionnel peut se transformer en affrontement communautaire. Sans mécanisme d’arbitrage reconnu et accepté, le tissu social risque de se déchirer durablement.
Un avertissement silencieux
Le véritable danger n’est pas seulement administratif : il est humain et collectif. Lorsque la légitimité coutumière n’est ni reconnue ni stabilisée, c’est la cohésion même des communautés qui se fissure lentement, jusqu’au point de rupture. Comme le rappelait Hannah Arendt : « Le pouvoir naît de la confiance partagée et meurt dans la division. »
Et dans ces espaces où la confiance s’effrite, le pire ne commence jamais par un bruit mais par un silence prolongé que personne n’a su écouter à temps.
Didier BOFATSHI / voltefaceinfos7.com