TRIBUNE-« Doha, ou la bataille silencieuse pour l’âme de la RDC » Par Didier BOFATSHI ELEY

L’accord-cadre signé à Doha le 15 novembre dernier entre le gouvernement congolais et le mouvement rebelle AFC/M23 n’est pas un simple épisode de plus dans la longue crise de l’Est. C’est un tournant géopolitique, peut-être un pari, sans doute un risque, qui révèle une vérité brutale : la République démocratique du Congo (RDC) n’est plus seulement un théâtre de conflits, mais l’épicentre d’un bras de fer régional où se croisent ambitions étatiques, velléités de puissance et diplomatie opportuniste.
Dans ce face-à-face qui dépasse les frontières congolaises, deux visions s’opposent frontalement : celle d’un gouvernement qui cherche à désescalader coûte que coûte, et celle d’une opposition menée par Martin Fayulu, persuadée qu’à Doha s’est jouée une partie de souveraineté nationale. Cette confrontation révèle en profondeur les failles et les fractures d’un espace régional qui ne trouve plus de mécanisme commun pour produire la paix.
Un accord en eaux troubles
Doha n’est pas Nairobi. Doha n’est pas Luanda. Doha n’appartient à aucun dispositif africain de sécurité collective. Et c’est précisément ce qui dérange. Le Qatar ne connaît ni les collines de Masisi ni la douleur de Rutshuru. Mais il sait ce que signifie le prestige diplomatique. En s’imposant comme médiateur, l’émirat s’invite dans un dossier que les organisations régionales-CIRGL, EAC, SADC- peinent à contenir depuis vingt ans.
Pour Kinshasa, c’est une ouverture. Pour l’opposition, c’est une fuite en avant.Fayulu le dit sans détour : l’accord est une « abdication ». Il accuse pouvoir et médiateurs de renforcer un groupe armé considéré par de nombreux rapports onusiens comme un proxy du Rwanda. À ses yeux, Doha consacre une réalité inquiétante : la normalisation de la force comme instrument d’accès à la table des négociations.
Pour le gouvernement, au contraire, cet accord est un « nécessaire mal pour éviter le pire » — comprendre : une intensification militaire incontrôlable.
Rwanda et Ouganda : les ombres portées
Il faut dire les choses simplement. Dans l’Est de la RDC, le Rwanda et l’Ouganda ne sont pas des spectateurs. Ce sont des acteurs stratégiques ayant chacun leur agenda. Le Rwanda, fidèle à sa doctrine sécuritaire offensive depuis 1994, cherche à maintenir une profondeur stratégique face aux FDLR et à préserver des corridors économiques vitaux. L’emprise du M23 sur certaines zones du Nord-Kivu sert cette ambition.
L’Ouganda, lui, manœuvre davantage en façade légale, via des opérations conjointes avec Kinshasa contre les ADF. Mais il n’a jamais renoncé à son influence dans l’Ituri et le Kivu. Les intérêts économiques et sécuritaires de Kampala et Kigali se croisent, parfois s’entrechoquent. Entre les deux, la RDC tente d’exister.
Dans ce jeu triangulaire, Doha apparaît comme un champ symbolique : si Kigali en ressort renforcé, Kampala devra resserrer ses positions. Si Kinshasa reprend la main, ce sera au prix d’équilibres fragiles. Aucune lecture simple n’est possible, tant les intérêts sont contradictoires et mouvants.
L’impossible souveraineté sans consensus interne
La fracture congolaise est aussi interne. Fayulu réclame un dialogue national avant toute négociation avec un groupe armé. Son discours, souvent qualifié de maximaliste, touche pourtant un point sensible : comment prétendre signer des accords engageant l’avenir du pays quand le consensus national est inexistant ? La souveraineté n’est pas qu’une question de frontières c’est aussi une question de légitimité politique.
Le gouvernement, lui, estime qu’il n’a plus le luxe d’attendre. L’urgence prime. Les populations du Kivu déplacées, prises en otage ou exténuées ne peuvent plus attendre les querelles de leadership. Dans ce raisonnement, chaque jour de trêve, même fragile, vaut mieux que l’attente éternelle d’un grand compromis national.
Mais un État affaibli intérieurement peine à peser extérieurement. Et c’est là que l’argument de Fayulu trouve sa force : aucune diplomatie ne peut durablement protéger un pays fracturé en son cœur.
La bataille de demain : restaurer un équilibre régional
La crise de l’Est ne se résoudra ni dans les salons climatisés de Doha, ni dans les communiqués solennels publiés à Kinshasa. Elle se résoudra par la construction d’un nouvel équilibre régional. Et cet équilibre appelle trois vérités :
-Le Rwanda doit obtenir des garanties de sécurité qui ne justifient pas des interventions indirectes en RDC.
-L’Ouganda doit cesser de jouer la carte de l’ambivalence stratégique.
-La RDC doit reconstruire sa capacité institutionnelle pour négocier d’égal à égal.
À ces conditions seulement, les mécanismes régionaux CIRGL, EAC, SADC redeviendront pertinents. Doha n’est qu’un épisode. Mais il révèle le vide laissé par un système régional en échec.
Ne pas perdre l’essentiel : le peuple congolais
Au milieu de ces joutes diplomatiques, un fait demeure : ce sont les congolais qui meurent, qui fuient, qui survivent. Ils sont le centre, et pourtant souvent l’arrière-plan, des calculs géopolitiques. Fayulu appelle à la mobilisation nationale. Le gouvernement appelle à la trêve. Les deux lectures peuvent sembler opposées, mais elles révèlent une même angoisse : celle d’un pays dont la souveraineté reste inachevée. Le défi, demain, ne sera pas de savoir qui avait raison à Doha, mais si la RDC saura enfin imposer une paix produite par elle-même, et non administrée par d’autres.

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