RDC : quand la paix devient une arme Doha, Luanda et la guerre des paroles

La paix en République démocratique du Congo ne se négocie plus seulement sur les collines du Nord-Kivu ou dans les plaines de l’Ituri. Elle se dispute désormais dans les communiqués, les médiations concurrentes et les silences calculés. À Kinshasa, Doha, Luanda, une même question obsède les chancelleries : qui parle encore au nom de la paix congolaise ?

Le mouvement Sauvons la RDC, proche de l’ancien président Joseph Kabila, a jeté un pavé dans l’arène politique en appelant le pouvoir à « vider le processus de Doha » avant tout dialogue politique national. Une phrase courte, mais lourde de déflagrations. Derrière l’appel à la cohérence se cache une bataille autrement plus vaste : celle de la légitimité, de la parole d’État et du contrôle du récit national.

Quand la paix change de mains

À première vue, le message est simple : pas de dialogue politique sans silence des armes. Mais en réalité, Sauvons la RDC opère un glissement subtil. En posant Doha comme préalable absolu, le mouvement suggère que l’État congolais actuel n’a plus la maîtrise du tempo de la paix.

Ce n’est plus Kinshasa qui fixe l’agenda, mais le processus qu’il peine à conclure. La paix devient alors une monnaie rare, disputée, instrumentalisée. Comme l’écrivait Jean-François Bayart : « L’État ne disparaît pas ; il se fragmente en centres concurrents de légitimation. »

Dans cette fragmentation, chaque initiative de dialogue ressemble moins à un pont qu’à un champ de mines. Doha contre Luanda. Qatar contre Angola. Continuité contre recomposition. La paix n’unit plus : elle divise ceux qui prétendent la porter.

La parole d’État, ce verre fêlé

Le communiqué est sans indulgence : « instabilité de la parole d’État », « ambiguïtés stratégiques », « instrumentalisation des processus ». Autant de formules qui frappent comme des éclats de verre. Ici, la critique dépasse la politique ; elle touche au symbolique. Quand la parole ne vaut plus engagement, elle cesse d’être autorité.

Achille Mbembe l’a formulé avec une lucidité crue : « Le pouvoir postcolonial gouverne par la prolifération des promesses, mais meurt de leur répétition. » En accusant le régime Tshisekedi de naviguer entre médiations et discours contradictoires, Sauvons la RDC installe une idée corrosive : l’État parle trop, mais n’engage plus. Et dans un pays en guerre, une parole sans effet devient une parole dangereuse.

Doha ou Luanda : la géographie du soupçon

Pourquoi refuser un nouveau cadre de dialogue avant d’avoir clos l’ancien ? Parce que changer de médiateur, c’est aussi changer de mémoire. C’est effacer les engagements passés pour réécrire l’histoire au présent. Pour Sauvons la RDC, cette mobilité diplomatique trahit une absence de vision.

Johan Galtung rappelait que : « La paix n’est pas un événement, mais un processus qui exige constance et cohérence ».  En filigrane, le mouvement kabiliste défend une paix séquencée, presque chirurgicale : d’abord faire taire les armes, ensuite seulement convoquer les mots. Tout le reste relèverait du théâtre politique, de ces dialogues qui parlent pendant que les fusils dictent encore la loi.

Les églises, dernier refuge de la confiance

Dans ce paysage saturé de soupçons, une autre scène attire l’attention : la consultation de la CENCO et de l’ECC par le président an2golais João Lourenço. Quand la politique vacille, la morale est appelée en renfort. Les Églises deviennent les dépositaires d’une parole crédible, là où l’État peine à convaincre.

Frantz Fanon l’avait pressenti : « Quand la parole politique est disqualifiée, le peuple se tourne vers ceux qui parlent au nom de la conscience. » Mais cette moralisation du processus est aussi un aveu : la crise congolaise n’est plus seulement militaire ou politique, elle est narrative. Qui dit vrai ? Qui ment pour gagner du temps ? Qui utilise la paix comme écran de fumée ?

La paix, ce champ de bataille invisible

La RDC ne manque pas de dialogues. Elle manque de confiance. Tant que la paix restera un instrument de positionnement politique plutôt qu’un horizon partagé, chaque initiative portera en elle sa propre fragilité.

Achille Mbembe résume cette tragédie silencieuse : « Les sociétés en guerre ne sont pas seulement divisées ; elles sont organisées autour de la fracture. » La question n’est donc plus de savoir où se tiendra le dialogue à Doha ou à Luanda mais qui aura encore le courage de parler sans calcul, et surtout, qui acceptera que la paix ne soit plus une arme, mais une promesse tenue.

Didier BOFATSHI

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