RDC-Est : Je ne vois pas pourquoi je lui refuserais le passage » : Kabila à Goma, le calcul de Kigali

À Goma, la présence de Joseph Kabila, poursuivi par la justice congolaise, ravive les tensions régionales. Interrogé cette semaine par Jeune Afrique, Paul Kagame assume une position déroutante : il affirme ne pas s’opposer à son passage, dans un contexte où Kinshasa le traque et où les équilibres sécuritaires restent fragiles. Une déclaration qui, en quelques phrases, reconfigure les perceptions, interroge les intentions et expose, en creux, une stratégie d’influence aux multiples lectures.

« Tous ceux qui souhaitent prendre part à la lutte pour un Congo stable sont les bienvenus. Kabila a fait ses choix. Vous connaissez ses problèmes. Le gouvernement congolais le poursuit, il a été condamné à mort, une partie de ses biens a été saisie et il veut affronter cette situation dans son propre pays. Je ne vois pas pourquoi je lui refuserais le passage. Cela n’aurait pas de sens », déclare Kagame.

La neutralité qui murmure le pouvoir

Sous l’apparente banalité d’un « passage » autorisé, Kigali installe une souveraineté discrète. Refuser ou laisser faire devient un acte géopolitique. Hans Morgenthau l’enseignait : « la politique est une lutte pour le pouvoir ». Ici, le pouvoir s’exerce sans fracas, dans la sobriété calculée d’un refus absent.

Le langage qui fabrique des légitimités

En invoquant la « stabilité du Congo », Kagame élargit le cercle des acteurs recevables. Michel Foucault parlait de ces discours qui « produisent des effets de vérité ». Kabila glisse ainsi d’un statut de poursuivi à celui d’acteur possible, réinscrit dans le jeu.

L’ambiguïté comme arme froide

Ni appui explicite, ni rejet frontal : une zone grise maîtrisée. Henry Kissinger rappelait que « les États n’ont que des intérêts ». Cette ambiguïté est un levier : elle permet d’ajuster, d’influer, sans jamais s’exposer totalement.

La banalisation qui désarme le scandale

Évoquer les poursuites sans les condamner, c’est atténuer leur portée. Pierre Bourdieu y verrait une violence symbolique : dire sans juger. Le tumulte judiciaire devient une donnée parmi d’autres, presque ordinaire.

Dans cette séquence, Kagame ne répond pas seulement : il recompose le réel. Il ne ferme aucune porte, il les entrouvre toutes. Et dans cet entrebâillement, se dessine une diplomatie de l’ombre, souple, insaisissable.

Comme l’écrivait George Orwell, « le langage politique est conçu pour rendre vraisemblables les mensonges ». Ici, il rend surtout possible l’impensable et c’est peut-être là sa plus redoutable efficacité.

Didier BOFATSHI / VF7, voltefaceinfos7.com

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