À l’Université de Kinshasa, un débat inédit prend forme : et si Patrice Emery Lumumba n’était pas seulement une figure historique, mais le fer de lance d’une école de pensée politique enseignée comme Aristote ou Platon ? Deux professeurs congolais transforment la mémoire collective en outil pédagogique, cherchant à éveiller une conscience nationale face aux pressions étrangères et aux divisions internes, tout en agissant sous couvert d’anonymat.
Lumumba, une pensée politique à instruire
Pour le professeur d’Histoire (Université de Kinshasa), Lumumba incarne une pensée politique vivante, plus qu’une période historique : « Patrice Lumumba n’était pas seulement un acteur de l’histoire, il a tracé une ligne de force idéologique centrée sur la souveraineté nationale et l’unité du peuple congolais ».
Il explique que les travaux académiques explorent aujourd’hui « l’héritage intellectuel de Lumumba, ses idées sur la décolonisation, l’unité africaine et la libération politique », servant de source de réflexion pour étudiants et chercheurs. Selon lui, enseigner Lumumba revient à proposer « une école de pensée qui, comme l’ars philosophica d’Aristote ou de Platon, aide à penser l’État, la société et la liberté collective ».
Sciences politiques : une doctrine pour la souveraineté
La professeure des Sciences politiques (Université de Kinshasa) va plus loin : institutionnaliser Lumumba dans l’enseignement revient à créer une conscience politique critique. Ses séminaires incluent des extraits des discours et écrits de Lumumba, analysés « non seulement comme témoignages historiques, mais comme principes directeurs pour penser une politique de souveraineté, de cohésion sociale et de défense face aux ingérences ».
« Dans le monde académique africain, Lumumba est souvent invoqué comme symbole du panafricanisme et de l’unité, mais à Kinshasa, nous allons plus loin : il s’agit de forger une doctrine qui stimule l’action politique », précise-elle.
Vers une mémoire active et structurée
Les deux professeurs s’accordent sur un point : l’enseignement de Lumumba doit dépasser les commémorations pour devenir un corpus théorique et critique intégré aux cursus. « Enseigner Lumumba, c’est instruire à la défense de la patrie, à l’analyse des rapports de puissance internationaux, et à la cohésion nationale face aux velléités expansionnistes », souligne l’historien. Cette initiative universitaire intervient alors que jeunes et organisations estudiantines congolaises réclament la création d’un Institut PatriceEmery Lumumba pour approfondir cette pensée politique et son influence sur le panafricanisme contemporain. « Ne réduisons pas Lumumba à une date ou un nom : élevons-le en école de pensée pour que la conscience politique congolaise ne soit jamais orpheline ».
Didier BOFATSHI