De l’allié intouchable à l’allié encombrant : le Rwanda face au basculement du contexte international

Tribune-Géopolitique par Didier BOFATSHI

Le système international obéit moins à la morale qu’à la logique des rapports de force. Comme l’écrivait Raymond Aron, « la politique internationale se déploie à l’ombre de la guerre ». C’est dans cet espace que s’est construit, durant plus de trois décennies, le statut particulier du Rwanda de Paul Kagame, allié stratégique protégé par la realpolitik occidentale dans la région des 2Grands Lacs.

Fort du capital moral issu du génocide de 1994 et de son rôle sécuritaire régional, Kigali a longtemps bénéficié d’une tolérance internationale face à son implication présumée dans les conflits armés à l’Est de la République démocratique du Congo. Cette indulgence illustre la thèse classique de Hans Morgenthau selon laquelle les États privilégient leurs intérêts définis en termes de puissance plutôt que des principes universels.

Le silence prolongé de la communauté internationale, dénoncé notamment par l’ancien président Joseph Kabila comme une agression oubliée et sans fin, a été relayé par des figures morales et politiques telles que le cardinal Fridolin Ambongo ou le pape François, évoquant un « génocide oublié ». Ce mutisme, loin d’être neutre, relève de ce que Pierre Bourdieu qualifierait de violence symbolique internationale : une domination qui s’exerce d’autant plus efficacement qu’elle demeure invisibilisée.

Les réticences européennes à sanctionner Kigali, malgré les interpellations parlementaires et diplomatiques, confirment la logique des alliances asymétriques décrite par Stephen Walt. Le refus français d’engager des sanctions, le rôle du Luxembourg dans le blocage de mesures européennes, ou encore la déclaration du président polonais Andrzej Duda promettant une intervention militaire en cas d’attaque contre le Rwanda, traduisent une hiérarchisation implicite des priorités géopolitiques. Comme le résume John Mearsheimer, « les grandes puissances font ce qu’elles peuvent, les faibles subissent ce qu’ils doivent ».

Toutefois, l’ordre international évolue. Les recompositions stratégiques globales, le repositionnement américain en Afrique et la centralité croissante des ressources critiques congolaises modifient les équilibres. Selon Keohane et Nye, l’interdépendance complexifie les alliances et rend coûteux le maintien de partenaires devenus politiquement sensibles. Dans ce contexte, le Rwanda glisse progressivement du statut d’allié intouchable à celui d’allié encombrant.

Conscient de ce basculement, Paul Kagame a qualifié le président congolais Félix-Antoine Tshisekedi d’« enfant gâté ». Cette formule, loin d’être anodine, s’inscrit dans une stratégie de délégitimation révélatrice d’une perte de centralité géopolitique perçue. Comme le souligne Ted Hopf, les représentations et identités façonnent les comportements étatiques autant que les capacités matérielles.

La perspective d’un rapprochement stratégique entre les États-Unis et la RDC s’inscrit dans cette dynamique. Elle ne procède pas d’un réveil moral tardif, mais d’un recalcul des intérêts. Pour reprendre Antonio Gramsci, « l’ancien monde se meurt » : l’allié intouchable appartient désormais au passé, tandis que la RDC se trouve face à une fenêtre d’opportunité historique à condition de la transformer en projet souverain et durable.

Voltefaceinfos7.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *